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lundi 5 octobre 2015

Est-ce par la raison qu’il faut définir l’homme ?

Cette question (qui pourrait être un sujet de dissertation…) est à la fois très classique (elle est posée depuis l’antiquité grecque) et très débattue (on pourrait confronter les réponses de Descartes et de Rousseau), y compris actuellement aussi bien par les philosophes que par les scientifiques (neurosciences, biologie, zoologie, etc.)
Pour la réouverture de son séminaire à l’ENS Ulm, Francis Wolff expose aujourd’hui (de 17h à 19h) sa position sur la question lors d’une conférence intitulée : 
« La rationalité humaine comme conséquence de son animalité » 

Il y a, aujourd’hui, deux façons opposées et symétriques de nier la spécificité humaine. D’un côté, on soutient que les traditionnels « propres » de l’homme (le langage, la culture, le symbolique, la réflexion, l’art, etc.) « se trouvent » déjà chez « l’animal » et que l’homme n’est donc qu’un animal comme les autres — avec les diverses conséquences qu’on peut en tirer tant sur le plan épistémologique (jusque dans certains courants de l’anthropologie culturelle) ou moral (animalisme, anti-humanisme, etc.). D’un autre côté, on soutient que
la « rationalité » n’est nullement le propre de l’humanité, puisqu’elle est le fait des machines informatiques qui n’ont nul besoin d’une conscience animale ni même d’un support biologique— avec les diverses conséquences qu’on peut en tirer tant sur le plan  épistémologique (jusque dans certains courants cognitivistes des sciences humaines) et moral (transhumanisme, post-humanisme, etc.).
Contre ces deux négations, nous soutiendrons, classiquement, que l’on peut encore définir l’humanité par l’étroite union d’une rationalité (à condition de ne pas la confondre avec l’intelligence — naturelle ou artificielle) et d’une animalité biologique : c’est parce qu’il est un
certain type de vivant social parlant qu’il est « rationnel » dans le double sens de la rationalité théorique et morale.
Nous tenterons en effet d’inférer les caractéristiques de la rationalité, d’une part de la forme singulière de la communication humaine, la structure prédicative : parler l’humain, c’est dire à quelqu’un quelque chose de quelque chose — ce qui donne accès à la négation, au possible et à l’argumentation, mais aussi à une ontologie de choses, d’événements et de personnes, avec diverses conséquences anthropologiques (l’homme comme animal métaphysique, théologique, artiste, etc.) ; d’autre part de la forme singulière de la conscience humaine : penser humainement, c’est pouvoir prendre ses propres croyances pour objet de ses croyances, ce qui donne accès à la notion de vérité, et pour objet de ses désirs ses propres désirs, ce qui donne accès à la notion de liberté.
L’animalité ne se conçoit donc pas, chez l’homme, sans la rationalité, qui n’est qu’un développement hypertrophique du langage ; et réciproquement, il n’y a pas de rationalité sans une base naturelle, puisqu’elle n’est qu’un repli de la conscience animale sur elle-même.

mardi 29 janvier 2013

Qu'est-ce que l'animalité ?

Trois petits livres (le plus long fait 148 pages...) de nature et de difficulté diverses pour réfléchir à cette question : qu'est-ce que l'animalité ? Nous sommes interrogés tout au long du cours 2 sur la nature humaine et, comme on ne se pose qu'en s'opposant, l'humanité ne s'est pensée qu'en s'opposant à ce quelle jugeait lui être étranger : l'animal. Alors que nous n'avons aucun mal à parler de l'humanité, il semble plus difficile de concevoir un concept unifié de l'animalité. Tel est l'intérêt du petit essai (déjà ancien : 1996 mais qu'on trouve facilement puisqu'il a été réédité aux éditions de L'Herne) de Dominique Lestel intitulé L'animalité mais dont le sous-titre est révélateur : Essai sur le statut de l'humain. Tout à fait abordable par un élève de Terminale, l'ouvrage s'articule en deux partie. Dans la première Dominique Lestel dresse une histoire des représentations relatives de l'homme et de l'animal : de l'enfant sauvage à la cybernétique en passant par les animaux-machines. Dans la seconde partie il montre que l'homme et l'animal forment une communauté hybride. Il peut donc conclure en affirmant que la notion d'animalité n'est pas une caractéristique intrinsèque de l'animal, elle n'est pas biologique mais désigne davantage le rapport particulier de l'homme à l'animal. Et il soutient ainsi que : "L'homme est cet animal dont la nature propre est de ne pas en avoir. L'hominisation ne s'est pas produite contre l'animalité mais au contraire avec elle." Car "l'animal n'est ni un jouet ni un objet, il est avant tout une présence et là se trouve sa spécificité. Il incarne pour l'homme une altérité particulière, porteuse de sens." D'où l'importance accordée aux relations de l'homme aux animaux. 
La corrida représente une relation bien particulière à l'animal. Une relation violente, sauvage, barbare même, au point qu'il peut sembler légitime, si ce n'est nécessaire, de la condamner. Pourtant Francis Wolff se livre à une défense philosophique de ce sport taurin dans son petit essai 50 raisons de défendre la corrida. Toute la rigueur de l'analyse philosophique de Francis Wolff, professeur à l’École Normal Supérieure de la rue d'Ulm, est mise au service de la corrida. L'intérêt de cet ouvrage est double. Tout d'abord au niveau du contenu, il permet de mieux connaître cette pratique culturelle particulière (au double sens du terme qu'elle est limitée à une aire géographique précise et qu'elle consiste en un spectacle exceptionnel) qu'est la corrida. Ensuite, au niveau de la méthode employée, cet essai est authentiquement philosophique. Il commence car présenter les propos anti-corrida, qu'il analyse, critique ou relativise. Francis Wolff opère des distinctions utile et introduit des concepts comme celui d'animalisme, forgé sur le modèle du mot "humanisme", pour désigner une défense morale absolue de l'animal. Bien que ces arguments ne convaincront jamais un fervent défenseur de la cause animale (expression elle-même très problématique) car il s'agit de croyance plus de raison, il faut reconnaître que les idées proposées par Francis Wolff sont pertinentes et originales. 

Enfin, un dernier ouvrage (à réserver aux plus aguerris en philosophie, voire aux étudiants) : L'ouvert de Giorgio Agamben. Partant d'une image d'une Bible juive du XIIIe siècle et se fermant sur un tableau du Titien, cet essai s'interroge comme celui de Dominique Lestel, sur l'articulation au sein de l'homme de la dimension de l'humanité et de celle de l'animalité.
Le chapitre 7 aborde de façon très claire et instructive la question de la taxinomie de l'espèce humaine. Homo sapiens se révèle être une formule condensant “homo nosce te ipsum” (homme, connait-toi toi-même), autrement dit, ce nom ne repère pas au sein de l'homme une caractéristique notable mais, sous la forme d'un impératif, propose un devenir, un destin même. “L'homme n'a aucune identité spécifique, si ce n'est celle de pouvoir se reconnaître. Mais définir l'homme non pas au moyen d'une nota characterestica, mais de la conscience de soi, signifie qu'est homme celui qui se reconnaîtra comme tel, que l'homme est l'animal qui doit se reconnaitre humain pour l'être.” Le concept d'homme n'est pour Agamben qu'une machine intellectuelle, un montage philosophique, reposant sur l'articulation au sein de l'homme d'une dimension animale, vivante (biologique, à la suite du développement des sciences modernes) et d'une dimension humaine. “C'est seulement parce que quelque chose comme une vie animale été séparée à l'intérieur de l'homme, parce que la distance et la proximité avec l'animal ont été mesurées et reconnues avant tout dans le plus intime et le plus proche qu'il est possible d'opposer l'homme aux autres vivants et en même temps d'organiser la complexe – et pas toujours édifiante – économie des relations entre les hommes et les animaux.
Mais s'il en est ainsi, et si la césure entre l'homme et l'animal passe d'abord à l'intérieur de l'homme, c'est alors la question même de l'homme – et de l' « humanisme » - qui doit être posée d'une manière nouvelle. Dans notre culture, l'homme a toujours été pensé comme l'articulation et la conjonction d'un corps et d'une âme, d'un vivant et d'un logos, d'un élément naturel (ou animal) et d'un élément surnaturel, social ou divin. Nous devons, au contraire, apprendre à penser l'homme comme ce qui résulte de la déconnexion de ces deux éléments et examiner non le mystère métaphysique de la conjonction, mais le mystère pratique et politique de la séparation.”
Dans les chapitres 12 à 15, Giorgio Agamben analyse, le propos de Heidegger (tiré de son cours de 1929-1930 Les concepts fondamentaux de la métaphysique) disant que "la pierre est sans monde (weltlos), l'animal est pauvre en monde (weltarm) et l'homme est formateur de monde (weltbildend)". Il situe cette phrase dans l'économie générale du cours de Heidegger, mais aussi dans toute la pensée du philosophe. Il l'éclaire à partir du concept d'ennui dont il propose une analyse, originale et pertinente, à partir des travaux de von Uexküll sur l'Umwelt animal (exposés dans les chapitres 10 et 11).
Une réflexion originale mais qui requiert, pour être comprise, la maîtrise d'un certain nombre de concepts et de lectures philosophiques.

samedi 6 octobre 2012

Prétendre distinguer l'homme de l'animal est-ce légitime ?

Pour répondre à ce sujet de dissertation, je vous ai fourni deux exemples de comportements animaliers : l'orque et la mésange. Ces deux cas ne sont pas exceptionnels et d'autres espèces animales manifestent des comportements obligeant les hommes à changer leur regard sur l'animal.
Ci-dessous d'autres exemples tirés de l'excellent catalogue de l'exposition Bêtes et Hommes à la Grande Halle de la Villette en 2008. Je recommande chaleureusement de lire ce catalogue car il est fidèle au principe qui avait dirigé l'exposition : la pluridisciplinarité. Pour réfléchir à la relation entre l'homme et l'animal, les zoologistes et les biologistes n'ont pas été les seuls à être convoqués. Des artistes, des éleveurs, des urbanistes apportent aussi leurs contributions.


Pour ceux que cette question très actuelle intéresse, je recommande la lecture de la revue Ravages dont le n°3 s'intitulait Adieu bel animal. Les articles sont inégaux mais certains sont très stimulants, voire provocants et les images sont toutes très bien choisies. Par exemple, la photographie de droite datant de 1870 et montrant une pyramide de crânes de bisons. Dire que l'homme est au sommet de la pyramide écologique n'a jamais été aussi clair et aussi aberrant...