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mercredi 20 février 2013

Quelle est l'origine du langage ?

Si le langage est le propre de l'homme, d'où vient chez lui ce trait spécifique ? A-t-il une origine naturelle ou bien le langage est-il, comme les langues, un produit de la culture ? Cette question semble impossible à trancher car les origines ne se fossilisent pas. Elle ne relève donc pas de l'histoire mais d'une recherche généalogique rationnelle à laquelle Rousseau s'est essayé dans son Essai sur l'origine des langues (1761). Il propose une réflexion hypothétique sur les conditions qui ont pu faire que le langage apparaisse. Autrement dit, quel type de besoin les premières manifestations du langage articulé ont-elles satisfait ? 
Le titre du chapitre 2 de cet Essai semble résumer la réponse de Rousseau : "Que la première invention de la parole ne vient pas des besoins, mais des passions." Il semble s'inscrire dans le prolongement de l'analyse que Descartes menait dans sa Lettre au Marquis de Newcastle du 23 novembre 1646 et dans laquelle il montrait que la parole humaine n'avait pas pour origine un besoin naturel.
Rousseau imagine en effet les hommes à l'état de nature, c'est-à-dire avant qu'ils forment des sociétés. Ils vivent éparpillés sur la terre, sans contact entre eux. Dans cet état, l'homme cherche à satisfaire ses besoins vitaux et il y parvient mieux seul qu'à plusieurs. Cet homme naturel est décrit plus précisément dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1754) : "je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous. Je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits." Les besoins ne rassemblent les hommes que lorsque les fruits de la terre ne sont pas naturellement assez abondants pour dispenser les hommes d'un travail en commun. C'est la pauvreté du sol qui conduit les hommes à s'assembler. Tel est le cadre des embryons de société au sein duquel le langage va apparaître. Ce contact des hommes entre eux conduit au développement d'une vie affective dont ils ignoraient tout jusqu'alors. Alors qu'à l'état de nature, l'homme n'a de relations avec les autres que d'un point de vue instinctif, dès qu'une société se forme les individus ont un commerce plus fréquent, leurs sentiments naissent et se développent. Il est nécessaire dès lors de trouver un moyen de les exprimer : la parole les mots.
Les premiers mots n'exprimaient donc pas un besoin ou un instinct mais ont une origine culturelle. Ils n'expriment donc rien de l'ordre de la rationalité ou des conceptions abstraites, mais leurs origines n'en est pas pour autant l'instinct. Ainsi pour Rousseau, l'origine des langues est inexplicable si l'on s'en tient au monde mécanique et physiques du besoin pour lequel le geste suffit à communiquer. L'origine du langage doit se trouver au sein d'une analyse psychologique.
Une très bonne analyse de la thèse de Rousseau se trouve sur le site d'une collègue.
Même si la question de l'origine du langage dépasse le domaine des faits, les biologistes et les paléontologues modernes ont apporté quelques éléments de réponse au lien indissoluble entre hommes et langage. Théodore Monod dans Le hasard et la nécessité a montré le couplage étroit entre le développement du système nerveux et la performance du langage. Ce dernier est à la fois le produit de cette évolution mais aussi sa condition. Leroi-Gourhan a montré, quant à lui, dans Le geste et la parole que le passage de la progression avec appui sur les membres avant à la position verticale n'a pas eu pour seule conséquence une augmentation du volume du cerveau chez nos ancêtres mais surtout un développement neuropsychiques ayant rendu possible l'apparition de cette faculté que l'on appelle le langage :
  • les néandertaliens disposaient d'un langage leur permettant d'exprimer le concret, de communiquer au cours d'une action commune et de la production d'objets techniques.
  • les archanthropiens disposer d'un langage servant aussi à la transmission de symboles de l'action sous la forme de récit.
  • les paléanthropiens disposaient d'un langage dépassant le concret et pouvant exprimer des pensées religieuses.
Ainsi s'interroger sur ce qu'est le langage, c'est s'interroger sur la nature humaine elle-même. 

La parole peut-elle être un instrument de domination ?

Ce sujet de dissertation proposé en 2008 aux séries ES, invite à réfléchir à la puissance du langage. On invite parfois les gens (et fréquemment les élèves...) à arrêter de parler pour se mettre à agir, comme si parler consistait à ne rien faire, comme si la parole était sans effets sur le monde et sur les autres. Or ce sujet parle de domination dont l'étymologie renvoie à la relation d'un maître (dominus) et d'un esclave (servus), il faut donc se demander dans quelle mesure la parole, et plus généralement le langage, est un moyen de maîtrise de la réalité, mais également un moyen de soumettre les autres hommes à nos désirs ou nos volontés (en réfléchissant par exemple à la persuasion et la conviction). Dans tous les cas la parole semble dotée d'un pouvoir et qui la maîtrise s'en voit de ce fait do. C'est ce dont Alice prend conscience lors de son échange avec Humpty-Dumpty dans La traversée du miroir de Lewis Carrol. Je laisse l'extrait dans sa langue originale car il est aisé à comprendre.

 
However, the egg only got larger and larger, and more and more human: when she had come within a few yards of it, she saw that it had eyes and a nose and mouth; and, when she had come close to it, she saw clearly that it was Humpty Dumpty himself. `It can't be anybody else!' she said to herself. `I'm as certain of it, as if his name were written all over his face!'
It might have been written a hundred times, easily, on that enormous face. Humpty Dumpty was sitting, with his legs crossed like a Turk, on the top of a high wall - such a narrow one that Alice quite wondered how he could keep his balance - and, as his eyes were steadily fixed in the opposite direction, and he didn't take the least notice of her, she thought he must be a stuffed figure, after all.
`And how exactly like an egg he is!' she said aloud, standing with her hands ready to catch him, for she was every moment expecting him to fall.
`It's very provoking,' Humpty Dumpty said after a long silence, looking away from Alice as he spoke, `to be called an egg - very!'
`I said you looked like an egg, Sir,' Alice gently explained. `And some eggs are very pretty, you know,' she added, hoping to turn her remark into a sort of compliment.
`Some people,' said Humpty Dumpty, looking away from her as usual, `have no more sense than a baby!'
Alice didn't know what to say to this: it wasn't at all like conversation, she thought, as he never said anything to her; in fact, his last remark was evidently addressed to a tree - so she stood and softly repeated to herself:
`Humpty Dumpty sat on a wall:
Humpty Dumpty had a great fall.
All the King's horses and all the King's men
Couldn't put Humpty Dumpty in his place again.'
[...]
`Don't stand chattering to yourself like that,' Humpty Dumpty said, looking at her for the first time, `but tell me your name and your business.'
`My name is Alice, but...'
`It's a stupid name enough!' Humpty Dumpty interrupted impatiently. `What does it mean?'
`Must a name mean something?' Alice asked doubtfully.
`Of course it must,' Humpty Dumpty said with a short laugh: `my name means the shape I am - and a good handsome shape it is, too. With a name like yours, you might be any shape, almost.' […]
`And only one for birthday presents, you know. There's glory for you!'
`I don't know what you mean by "glory",' Alice said.
Humpty Dumpty smiled contemptuously. `Of course you don't - till I tell you. I meant "there's a nice knock-down argument for you!"'
`But "glory" doesn't mean "a nice knock-down argument",' Alice objected.
`When I use a word,' Humpty Dumpty said, in rather a scornful tone, `it means just what I choose it to mean - neither more nor less.'
`The question is,' said Alice, `whether you can make words mean so many different things.'
`The question is,' said Humpty Dumpty, `which is to be master - that's all.'

Si le rapport des mots aux choses est conventionnel alors il est possible de changer cette convention et d'associer d'autres sons, donc d'autres mots, aux choses. Mais rebaptiser les choses fait peser sur le langage le risque de l'incompréhension. Nous nous comprenons parce qu'il y a une relation stable entre les mots et les choses, si elle change, au gré de désirs de chacun, alors elle devient complètement arbitraire et il n'est plus possible de communiquer. C'est le risque que Humpty-Dumpty fait peser sur le langage. Alice ne comprend pas ce qu'il entend par "gloire" car il n'emploie pas ce mot dans son acception courante. Humpty-Dumpty se crée un langage. Alice, pleine de bon sens, répond qu'il ne peut faire qu'un mot signifie autre chose que ce qu'il signifie pour tous. Et Humpty-Dumpty répond que c'est une question de pouvoir.
Il suffit de penser en effet que le pouvoir politique conduit parfois à rebaptiser des villes afin de manifester sa puissance et d'exprimer une idéologie. Saint-Pétersbourg s'appela Pétrograd de 1914 à 1924, puis Léningrad de 1924 à 1991.
Ainsi le langage est un instrument de pouvoir mais à la condition que le sujet parlant se soumette lui-même à l'ordre du langage (sa nomenclature, sa syntaxe) qui est un ordre commun. On ne commande avec les mots qu'en se soumettant au langage lui-même.

Les mots nous éloignent-ils des choses ?

Nous avons réfléchi à cette question dans la séance 2 du cours sur le langage et nous avons évoqué un dialogue de Platon : Cratyle. Je reviens sur ce texte difficile, le problème qui y est abordé et les réponses apportées par chaque interlocuteur.
Ce dialogue traite de la justesse des noms, c'est-à-dire de leur caractère naturel ou conventionnel. Il ne s'agit cependant pas de savoir si les noms sont justes mais quelles raisons ont présidé à leur dénomination. Autrement dit de se demander pourquoi appeler telle chose "table" et non "lit" et si le nom que nous donnons aux choses est bien choisi. C'est une question à laquelle les penseurs contemporains de Platon ont apporté une réponse. 
Les sophistes, comme Gorgias (né vers 480 av. J.-C.), affirment que les noms sont attribués aux choses par convention. Le langage a pour eux une fonction essentielle : agir sur les autres hommes par le biais de la conviction de la persuasion. Le langage n'a donc pas pour fonction de révéler l'être des choses. C'est pourquoi, les sophistes apprennent à leurs élèves la rhétorique, c'est-à-dire l'art de manier les mots.
Pour Protagoras (v. 490-420 av. J.-C.), les choses se révèlent dans la sonorité des noms car la vérité est à chercher dans la sensation.
Chacune de ces deux positions est défendues dans le dialogue par un personnage respectif. Hermogène commence par soutenir la thèse que l'association des noms et des choses est conventionnelle.
Le personnage de Cratyle soutient que cette association repose sur la nature même de la chose. Il y a entre le nom et la chose un accord profond car c'est la chose même qui apparaît dans le nom qui est le sien. Il s'agit d'une thèse naturaliste qui peut être justifiée par l'étymologie des mots mais aussi par le symbolisme des sons. Le son "i" indique la légèreté, la finesse, la capacité de traverser toutes choses, tandis que le son "l" indique le glissement, l'onctuosité.
Malgré leur opposition, ces deux thèses se rejoignent car elles conduisent à affirmer qu'il y a identité (qu'elle soit conventionnelle naturelle) entre la parole et l'être. Dès lors l'erreur et mensonge n'existent pas
L'Académie de Platon, mosaïque retrouvée à Pompéi,  Ier siècle, Musée archéologique national, Naples
Platon, par l'intermédiaire du personnage de Socrate, va reprendre ces deux théories pour les critiquer ironiquement et surtout montrer qu'il y a un hiatus profond entre la parole et l'être. Cependant, il semble plutôt partisan de la thèse naturaliste car il fait dire à Socrate : « Moi aussi, je me plais à penser que les noms sont, autant que possible, semblables aux choses ; mais, à vrai dire, cette pêche à la ressemblance risque d'être laborieuse (pour reprendre le mot d'Hermogène). Je crains donc qu'on ne soit contraint de recourir aussi à ce moyen grossier qu'est la convention pour arriver à la rectitude des noms. » (435c)
Cependant, le dialogue est aporétique : il ne se conclut pas par une solution définitive. C'est pourquoi, Genette dans Mimologiques peut affirmer que : « Socrate, lui, ne "propose" rien pour "en sortir" (du conflit entre Cratyle et Hermogène), ayant sans doute ses raisons, dont la plus forte est peut-être qu'il vaut mieux tout compte fait "y rester". Rester mécontent. Il préfère, pour finir, souhaiter à Cratyle un bonne route en compagnie...d'Hermogène.»
L'objectif de Platon dans ce dialogue est de critiquer une philosophie (la sophistique) qui s'arrête au langage au lieu d'aller aux choses elles-mêmes. Le mot n'est qu'un instrument qui peut et doit être dépassé. Il n'existe donc pas de langue parfaite et si nous cherchons la vérité, ce n'est pas dans les mots que nous la trouverons. Ils ne constituent donc pas le point de départ de la recherche philosophique de l'être.

La pluralité des langues est-elle un obstacle à la communication ?

Nous avons vu dans le cours que si le langage est universel, les langues sont particulières (voir carte ci-dessous). Les hommes parlent entre 3000 et 4000 langues différentes. Il est difficile de préciser car la différence entre langue et dialecte n'est pas nette. Un dialecte est l'entité régionale d'une langue (le picard et le ch'ti ne sont pas des langues mais des dialectes).
Carte de la répartition des différentes familles de langues
L'origine de cette diversité reste inexpliquée bien que très nombreuses hypothèses, tout aussi diverses que contradictoires, aient été émises, au point que lors de sa fondation en 1866, la Société linguistique de Paris avait décidé d’inscrire dans ses statuts l’interdiction de toute communication sur l’origine du langage. 
Y a-t-il eu une "langue mère", matrice de toutes les  autres ? Si oui, comment en être scientifiquement assuré  et à quoi pouvait-elle ressembler ? Les linguistes sont aujourd’hui capables de répartir les langues en familles en identifiant entre elles des parentés, par exemple les langues indo-européennes dont le territoire s'étend de l'Oural aux Açores et de l'Islande à l'Inde. Ils parviennent ainsi à constituer l'arbre généalogiques des langues, appelés phylum (voir schéma ci-dessous).
La recherche rationnelle ne semble pas pouvoir aller au-delà de cette répartition, de ce classement. L'imagination le peut. L'origine des langues fait en effet l'objet de nombreux mythes, tout particulièrement celui de la tour de Babel. 
Dans la tradition biblique, la diversité des langues y apparait comme une punition divine de la démesure des hommes (les grecs de l'Antiquité parleraient d'hybris). L'efficacité de la collaboration des hommes, rendue possible par le partage d'une seule et même langue, les conduisit à élever une tour aussi haute que le ciel. Dieu mit fin à cette entreprise impie en instaurant la diversité des langues. Voici le texte de la Genèse (11, 1-9) :
" Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots.

Comme les hommes se déplaçaient à l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent.

Ils se dirent l'un à l'autre : Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier.

Ils dirent : Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre !

Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties.

Et Yahvé dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux.

Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres.

Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville.

Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la face de la terre."
Pieter Brueghel l'Ancien (1525-1569),  La Tour de Babel, 1563, Kunsthistorisches Museum, Vienne
 Ce récit a inspiré et inspire encore de nombreux artistes, comme l'a montré l'exposition récente au Palais des Beaux-arts de Lille. Dans le tableau ci-dessus Bruegel choisit de montrer la tour pendant sa construction, il souligne donc le savoir et la collaboration des hommes, mais dans le ciel un nuage noir se dessine présageant le châtiment divin. La diversité des langues peut en effet apparaître comme un obstacle à la communication. Elle rend impossible ce pourquoi le langage est fait : communiquer. Comment en effet communiquer quand les interlocuteur n'ont pas de langue commune ? Il faut traduire. Mais comme le dit la langue italienne traduttore traditore, traduire, c'est trahir. Mais n'est-ce pas aussi un moyen pour les différentes langues de s'enrichir mutuellement ? Aucune langue n'est pure, elles portent toutes des traces d'acculturations linguistiques. Le roman Le premier mot de Vassilis Alexakis en donne la preuve : 
 "Effrayé par la guerre, le maréchal félon abandonne son étendard, son arquebuse et sa hache, et s'épanouit au bordel du marquis normand. " Tous ces termes sont des emprunts faits aux langues germaniques, qui appartiennent à la famille indo-européenne. Tu veux entendre quelques mots d'origine arabe ? "Quand il a le cafard, le caïd des mafieux sirote de l'alcool d'abricot en se massant la nuque." 
On peut dès lors se demander si la diversité des langues est un obstacle à la communication ou bien l'occasion de l'enrichir.