La corrida représente une relation bien particulière à l'animal. Une relation violente, sauvage, barbare même, au point qu'il peut sembler légitime, si ce n'est nécessaire, de la condamner. Pourtant Francis Wolff se livre à une défense philosophique de ce sport taurin dans son petit essai 50 raisons de défendre la corrida. Toute la rigueur de l'analyse philosophique de Francis Wolff, professeur à l’École Normal Supérieure de la rue d'Ulm, est mise au service de la corrida. L'intérêt de cet ouvrage est double. Tout d'abord au niveau du contenu, il permet de mieux connaître cette pratique culturelle particulière (au double sens du terme qu'elle est limitée à une aire géographique précise et qu'elle consiste en un spectacle exceptionnel) qu'est la corrida. Ensuite, au niveau de la méthode employée, cet essai est authentiquement philosophique. Il commence car présenter les propos anti-corrida, qu'il analyse, critique ou relativise. Francis Wolff opère des distinctions utile et introduit des concepts comme celui d'animalisme, forgé sur le modèle du mot "humanisme", pour désigner une défense morale absolue de l'animal. Bien que ces arguments ne convaincront jamais un fervent défenseur de la cause animale (expression elle-même très problématique) car il s'agit de croyance plus de raison, il faut reconnaître que les idées proposées par Francis Wolff sont pertinentes et originales.
Enfin, un dernier ouvrage (à réserver
aux plus aguerris en philosophie, voire aux étudiants) : L'ouvert de
Giorgio Agamben. Partant d'une image d'une Bible juive du XIIIe
siècle et se fermant sur un tableau du Titien, cet essai s'interroge
comme celui de Dominique Lestel, sur l'articulation au sein de
l'homme de la dimension de l'humanité et de celle de l'animalité.
Le chapitre 7 aborde de façon très
claire et instructive la question de la taxinomie de l'espèce
humaine. Homo sapiens se révèle être une formule condensant “homo
nosce te ipsum” (homme, connait-toi toi-même), autrement dit, ce
nom ne repère pas au sein de l'homme une caractéristique notable
mais, sous la forme d'un impératif, propose un devenir, un destin
même. “L'homme n'a aucune identité spécifique, si ce n'est celle de
pouvoir se reconnaître. Mais définir l'homme non pas au moyen d'une
nota characterestica, mais de la conscience de soi, signifie qu'est
homme celui qui se reconnaîtra comme tel, que l'homme est l'animal
qui doit se reconnaitre humain pour l'être.” Le concept d'homme
n'est pour Agamben qu'une machine intellectuelle, un montage
philosophique, reposant sur l'articulation au sein de l'homme d'une
dimension animale, vivante (biologique, à la suite du développement
des sciences modernes) et d'une dimension humaine. “C'est seulement
parce que quelque chose comme une vie animale été séparée à
l'intérieur de l'homme, parce que la distance et la proximité avec
l'animal ont été mesurées et reconnues avant tout dans le plus
intime et le plus proche qu'il est possible d'opposer l'homme aux
autres vivants et en même temps d'organiser la complexe – et pas
toujours édifiante – économie des relations entre les hommes et
les animaux.
Mais s'il en est ainsi, et si la césure
entre l'homme et l'animal passe d'abord à l'intérieur de l'homme,
c'est alors la question même de l'homme – et de l' « humanisme »
- qui doit être posée d'une manière nouvelle. Dans notre culture,
l'homme a toujours été pensé comme l'articulation et la
conjonction d'un corps et d'une âme, d'un vivant et d'un logos, d'un
élément naturel (ou animal) et d'un élément surnaturel, social ou
divin. Nous devons, au contraire, apprendre à penser l'homme comme
ce qui résulte de la déconnexion de ces deux éléments et examiner
non le mystère métaphysique de la conjonction, mais le mystère
pratique et politique de la séparation.”
Dans les chapitres 12 à 15, Giorgio
Agamben analyse, le propos de Heidegger (tiré de son cours de
1929-1930 Les concepts fondamentaux de la métaphysique) disant que
"la pierre est sans monde (weltlos), l'animal est pauvre en
monde (weltarm) et l'homme est formateur de monde (weltbildend)".
Il situe cette phrase dans l'économie générale du cours de
Heidegger, mais aussi dans toute la pensée du philosophe. Il l'éclaire
à partir du concept d'ennui dont il propose une analyse, originale
et pertinente, à partir des travaux de von Uexküll sur l'Umwelt
animal (exposés dans les chapitres 10 et 11).
Une réflexion originale mais qui
requiert, pour être comprise, la maîtrise d'un certain nombre de
concepts et de lectures philosophiques.
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