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mercredi 20 février 2013

La pluralité des langues est-elle un obstacle à la communication ?

Nous avons vu dans le cours que si le langage est universel, les langues sont particulières (voir carte ci-dessous). Les hommes parlent entre 3000 et 4000 langues différentes. Il est difficile de préciser car la différence entre langue et dialecte n'est pas nette. Un dialecte est l'entité régionale d'une langue (le picard et le ch'ti ne sont pas des langues mais des dialectes).
Carte de la répartition des différentes familles de langues
L'origine de cette diversité reste inexpliquée bien que très nombreuses hypothèses, tout aussi diverses que contradictoires, aient été émises, au point que lors de sa fondation en 1866, la Société linguistique de Paris avait décidé d’inscrire dans ses statuts l’interdiction de toute communication sur l’origine du langage. 
Y a-t-il eu une "langue mère", matrice de toutes les  autres ? Si oui, comment en être scientifiquement assuré  et à quoi pouvait-elle ressembler ? Les linguistes sont aujourd’hui capables de répartir les langues en familles en identifiant entre elles des parentés, par exemple les langues indo-européennes dont le territoire s'étend de l'Oural aux Açores et de l'Islande à l'Inde. Ils parviennent ainsi à constituer l'arbre généalogiques des langues, appelés phylum (voir schéma ci-dessous).
La recherche rationnelle ne semble pas pouvoir aller au-delà de cette répartition, de ce classement. L'imagination le peut. L'origine des langues fait en effet l'objet de nombreux mythes, tout particulièrement celui de la tour de Babel. 
Dans la tradition biblique, la diversité des langues y apparait comme une punition divine de la démesure des hommes (les grecs de l'Antiquité parleraient d'hybris). L'efficacité de la collaboration des hommes, rendue possible par le partage d'une seule et même langue, les conduisit à élever une tour aussi haute que le ciel. Dieu mit fin à cette entreprise impie en instaurant la diversité des langues. Voici le texte de la Genèse (11, 1-9) :
" Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots.

Comme les hommes se déplaçaient à l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent.

Ils se dirent l'un à l'autre : Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier.

Ils dirent : Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre !

Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties.

Et Yahvé dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux.

Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres.

Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville.

Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la face de la terre."
Pieter Brueghel l'Ancien (1525-1569),  La Tour de Babel, 1563, Kunsthistorisches Museum, Vienne
 Ce récit a inspiré et inspire encore de nombreux artistes, comme l'a montré l'exposition récente au Palais des Beaux-arts de Lille. Dans le tableau ci-dessus Bruegel choisit de montrer la tour pendant sa construction, il souligne donc le savoir et la collaboration des hommes, mais dans le ciel un nuage noir se dessine présageant le châtiment divin. La diversité des langues peut en effet apparaître comme un obstacle à la communication. Elle rend impossible ce pourquoi le langage est fait : communiquer. Comment en effet communiquer quand les interlocuteur n'ont pas de langue commune ? Il faut traduire. Mais comme le dit la langue italienne traduttore traditore, traduire, c'est trahir. Mais n'est-ce pas aussi un moyen pour les différentes langues de s'enrichir mutuellement ? Aucune langue n'est pure, elles portent toutes des traces d'acculturations linguistiques. Le roman Le premier mot de Vassilis Alexakis en donne la preuve : 
 "Effrayé par la guerre, le maréchal félon abandonne son étendard, son arquebuse et sa hache, et s'épanouit au bordel du marquis normand. " Tous ces termes sont des emprunts faits aux langues germaniques, qui appartiennent à la famille indo-européenne. Tu veux entendre quelques mots d'origine arabe ? "Quand il a le cafard, le caïd des mafieux sirote de l'alcool d'abricot en se massant la nuque." 
On peut dès lors se demander si la diversité des langues est un obstacle à la communication ou bien l'occasion de l'enrichir.

jeudi 3 janvier 2013

Où finit la technique, où commence l'art ?

Nous sommes interrogés, tout particulièrement avec l'analyse de la Fontaine de Duchamp sur les critères qui permettent de distinguer l'art de la technique (Cours 3 Séance 1). Nous avons rapidement pris conscience de la difficulté à fixer une frontière immuable entre ces domaines. Lors du procès "Brancusi contre États-unis", différents critères ont dus être proposés. On voit par ailleurs dans ce cas que l’œuvre d'art n'est pas une marchandise comme une autre.
 

En 1927 s'ouvre a New York le procès "Brancusi contre États-unis". Le tribunal doit décider si la sculpture de l'artiste roumain Constantin Brancusi,  intitulée Oiseau dans l'espace (photographie ci-dessus), est un objet manufacturé ou une œuvre d'art, et peut bénéficier à ce titre des réductions de taxes à l'importation. Selon le Tariff Act, en effet, un objet importé aux États-unis est taxé à 40 % de sa valeur s'il est « un objet utilitaire manufacturé » et bénéficie d’une franchise douanière s'il fait partie des « sculptures et statues originales dont il n'existe pas plus de deux répliques ou reproductions ». Les témoins sont interrogés par des avocats et des juges. Le compte rendu a été rédigé à partir des minutes sténographiques du procès, en 1928.

Audition du témoin Edward Steichen, importateur de l'article intitulé Oiseau :

Q. - Voulez-vous dire a la Cour en détail sur quoi se fonde votre conviction qu’il s'agit d’une authentique œuvre d'art ? [...]
R. - [...] En fait, je l'ai vu se faire. La première ébauche a été taillée dans du marbre. A partir de ce marbre, il a réalisé un moule en plâtre et a partir du moule un bronze a été coulé. Lorsque le bronze est sorti de la fonderie, il ne présentait qu'une très vague ressemblance avec cette chose, et c'est alors qu'avec des limes et des ciseaux M. Brancusi a taillé et travaillé cette pièce de bronze.
Q. - Et c'est l'artiste qui a fait cela ?
R. - Oui, l'artiste en personne. Ce sont là les étapes par lesquelles est passe cet objet. J'ai vu ce bronze-ci au cours du processus, alors qu'il n’était qu'à moitié limé et faisait le double de sa taille actuelle.
Q. - Il ne s'agit pas d’une copie de quoi que ce soit ?
R. - Non.
Q. - D'abord limé puis poli ?
R. - Oui. Il n'en existe aucun autre monde, en bronze, de cette forme et de cette taille.
Q. - Voulez-vous avoir l'amabilité de parler à la Cour de la réputation d'artiste de M. Brancusi ?
R. - Constantin Brancusi vit a Paris depuis vingt-cinq ans et il expose dans toutes sortes de salons d'art en Europe aussi bien qu'en Amérique. [...]
Q. - C'est par conséquent un sculpteur reconnu, n'est-ce pas ?
R. - Oui.
Q. - Quel métier exercez-vous ?
R. - Je suis artiste et photographe. Depuis pratiquement trente ans.
Q. - Sculpteur ?
R. - Non, Monsieur le Président, pas sculpteur.
Q. - Peintre ?
R. - Oui, Monsieur le Président. Il y a un de mes tableaux au Metropolitan Museum of Art et un autre au musée de Bordeaux.
Q. - Comment appelez-vous ceci ?
R. - J'utilise le même terme que le sculpteur : oiseau.
Q. - Qu'est-ce qui vous fait l'appeler « oiseau », ressemble-t-il a un oiseau pour vous ?
R. - II ne ressemble pas a un oiseau mais je le ressens comme un oiseau et il est nommé par l'artiste comme un oiseau.
Q. - Le seul fait qu'il l'ait appelé oiseau, en fait un oiseau pour vous ?
R. - Oui, Votre Honneur.
Q. - Si vous l'aperceviez dans la rue, vous ne songeriez pas à l'appeler « oiseau », n'est-ce pas ?
R. - …
Juge Young. - Si vous le voyiez dans une forêt, vous n'en prendriez pas une photo n'est-ce pas ?
Témoin. - Non, Votre Honneur.
Q. - Répondez à ma question, voulez-vous? Si vous l'aviez aperçu n'importe où et que vous n'ayez jamais entendu personne l'appeler « oiseau », vous ne l'auriez pas appelé « oiseau » ?
R. - Non, Monsieur le Président.
Q. - Voyez-vous une quelconque fonction utilitaire à cet objet ?
R. - Aucune.
Q. - Lui voyez-vous ne serait-ce qu'un seul usage ou une quelconque finalité ?
R. - Non, aucun.
Q. - En fait, vous ne concevez pas qu'il puisse ressortir à l'article 399 ?
Me Higginbotham - Objection. Il s'agit d'un point de loi.
At. C. J. Lane - La Cour a demandé au témoin s'il considérait que ceci est un oiseau et je lui demande si l'objet peut servir d'ustensile ménager ou être utilisé dans une cuisine ou un hôpital.
At. Higginbotham - Objection. Le témoin n’est pas qualifié pour répondre à cette question..
Juge Waite - Je pense qu'il est qualifié en tant qu'artiste pour exprimer une opinion sur le fait de savoir s'il s'agit d’une œuvre d'art.
Q. - Titre mis à part, dites-nous si ceci est une œuvre d'art et obéit à un principe esthétique sous-jacent, indépendamment du titre.
R. - Oui.
Q. - Veuillez expliciter votre réponse, je vous prie.
R. - D'un point de vue technique, tout d'abord, elle a une forme et une apparence ; c'est un objet en trois dimensions créé par un artiste ; ses proportions sont harmonieuses, ce qui me procure une émotion esthétique, le sentiment d'une grande beauté. Cet objet possède cette qualité. C'est pourquoi je l'ai acheté. M. Brancusi, de mon point de vue, a tenté d'exprimer quelque chose de beau. Cet oiseau me donne la sensation d'un vol rapide. A l'origine, il n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. Pendant vingt ans, l'artiste a travaillé à cette chose, la modifiant, l'épurant, pour arriver à cet état et les lignes et les formes sont l'expression d'un oiseau, les lignes suggérant son essor vers le ciel.
Q. - D'après ce que je comprends, il ne faut pas beaucoup d’imagination pour concevoir que ceci est effectivement un oiseau en vol, prenant son essor ou volant dans les airs.
R. - Je ne dis pas que c'est un oiseau en vol ; je dis qu'il suggère un oiseau dans l'espace.
Juge Waite - Je ne vois pas la nécessite de perdre du temps à prouver que ceci est un oiseau. S'il s'agit d'une œuvre d'art, d'une sculpture, elle ressortit à cet article. Il n'existe aucune loi à ma connaissance qui stipule qu'un objet doive représenter la forme humaine ou une forme animale particulière ou un objet inanimé, mais seulement qu'il représente une œuvre d'art, une sculpture. […]

Jacob Epstein, sculpteur, interrogé par C. J. Lane, Me Higgenbotlum et le juge Waite.

Q. - Où demeurez-vous, M. Epstein ?
R. - A New York.
Q. - Quelle est votre profession ?
R. - Je suis sculpteur.
Q. - Depuis quand exercez-vous ce métier ?
R. - Je suis sculpteur depuis trente ans à New York, Paris et Londres.
Q. - M. Epstein, voulez-vous dire à la Cour où vous êtes exposé, vos travaux j'entends ?
R. - J’ai une de mes sculptures, et je suis fier de le dire, au Metropolitan Museum of Art, dans cette ville. A Londres, à la Tate Gallery qui est en Grande-Bretagne le musée d'art moderne. J'ai aussi des œuvres dans les musées de Manchester, de Glasgow, de Dundee, et à la National Gallery d'Irlande à Dublin, ainsi qu'au musée d'Aberdeen.
Q. - Et vous êtes également présent à Hyde Park ?
R. - Oui, une de mes œuvres se trouve à Hyde Park, à Londres.
Q. - M. Epstein, connaissez-vous un dénommé Constantin Brancusi ?
R. - Oui, je connais l’œuvre de Constantin Brancusi depuis quinze ans.
Q. - Je parlais de l'homme.
R. - Je l'ai connu il y a quinze ans. Je l'ai rencontré de loin en loin à Paris et à Londres.
Q. - Son œuvre vous est-elle familière ?
R. - Parfaitement familière.
Q. - Constantin Brancusi est-il un sculpteur ?
R. - A mon avis oui, un oui catégorique.
Q. - Est-ce ainsi qu'on le considère dans le monde de l'art ?
R. - C’est ainsi qu'on le considère dans le monde de l’art.
Me Higginbotham - Objection au « monde de l’art ».
Juge Young - Limitons-nous à ce qu'il sait personnellement.
Juge Waite - Quelle est sa réputation parmi les artistes, les gens qui sont des artistes, reconnus, comment le considèrent-ils en tant qu'artiste ?
Témoin - Je dirais qu'il est tenu pour un très grand artiste.
Q. - Vous avez déclaré que vous exercez le métier de sculpteur depuis trente ans ? Dans quelles écoles avez-vous fait vos études ?
R. - J'ai d'abord été élève ici-même à l'Art Students League de New York ; de là je suis allé à l'École nationale des beaux-arts à Paris et à l'Académie des beaux-arts que j'ai fréquenté pendant six mois. Après quoi, j'ai suivi des cours à la National School pendant environ deux ans.
Q. - Avez-vous obtenu un diplôme ou un certificat de ces écoles ?
R. - Je ne crois pas que ces écoles délivrent des diplômes.
Q. - Je ne vous demande pas ce que vous croyez, mais si vous en avez obtenu un.
R. - Je n'ai jamais entendu parler de diplôme. [...]
Q. - En vous fondant sur votre formation et l’expérience acquise dans les différentes écoles et académies, considérez-vous que ceci est une œuvre d'art ?
R. - Oui, très certainement.
Q. - Vous déclarez que vous tenez ceci pour une œuvre d'art, voulez-vous avoir l'amabilité de nous dire pourquoi ?
R. - Eh bien, elle flatte mon sens de la beauté, me procure un sentiment de plaisir, elle est l'œuvre d'un sculpteur, elle a à mes yeux un grand nombre de qualités... mais elle constitue en soi un très bel objet. Pour moi, c'est une œuvre d'art...
Q. - Ainsi, si nous avions une barre en laiton, polie à la perfection, incurvée de façon plus ou moins symétrique et harmonieuse, ce serait une œuvre d'art ?
R. - Ce pourrait être une œuvre d'art.
Q. - Qu'elle soit faite par un sculpteur ou par un ouvrier ?
R. - Un ouvrier ne peut pas créer la beauté.
Q. - Vous voulez dire qu'un ouvrier de premier ordre, muni d'une lime et d'outils à polir, une fois coulée cette pièce à conviction n° 1, serait incapable de la polir et d'arriver au même résultat ?
R. - II pourrait la polir mais il ne pourrait la concevoir. Toute la question est là. Il ne peut concevoir ces lignes particulières qui lui confèrent cette beauté unique. C'est cela la différence entre un ouvrier et un artiste ; il ne conçoit pas comme le fait un artiste.
Juge Waite - S'il était capable de créer, il cesserait d'être ouvrier pour devenir artiste ?
R. - C'est exact : il deviendrait artiste.

Extraits de : Brancusi contre États-unis, trad. Jocelyne de Pass, ed. Adam Biro, 1995, pp. 15-19 et pp. 24-27.

Questions :
  1. Décrivez de façon neutre l’objet du litige.
  2. Sur quels critères objectifs cherche-t-on à établir si l'Oiseau de Brancusi est ou non une œuvre d'art ?
  3. Sur quels critères subjectifs cherche t-on à établir si l’Oiseau de Brancusi est ou non une œuvre d'art ?
  4. Qui semble autorisé à porter un jugement sur une œuvre d'art ?
  5. Qu'est-ce qui différencie le travail de l’artiste de celui de l'ouvrier ?

lundi 17 décembre 2012

Y a-t-il une pensée sauvage ?

Nous avons vu (Cours 3 Séance 3) que les hommes avaient tendance à faire preuve d’ethnocentrisme. La différence culturelle constitue parfois un obstacle à la constitution de l'altérite. Cette différence est telle que certains hommes en viennent à nier l'humanité d'autres hommes. L'autre devient le tout autre, il n'est pas même considéré comme un étranger mais assimilé à une bête.
Quand bien même le statut d'homme est reconnu à celui qui ne partage pas la même culture, l'identité des facultés reste très discutée. Le sauvage est bien un homme mais un homme frustre, peu développé intellectuellement : un primitif. Pourtant, comme le montre ce texte de Jean de Léry, le sauvage est non seulement capable de réflexion, mais aussi de jugement moral.
Jean de Léry fait partie du groupe de protestants envoyés par Calvin dans la colonie fondée par le français, Villegagnon, lui aussi réformé (c'est-à-dire appartenant à l'église réformée, autrement dit l'église protestante) dans la baie de Rio de Janeiro. On ignore en effet souvent que cette baie du Brésil fut brièvement une colonie française destinée à accueillir les protestants persécutés en Europe. Cette colonie s'appelait la France antarctique. Ce nom mêle bizarrement pour nous modernes, la chaleur du Brésil à la froideur que nous associons à l'Antarctique, c'est-à-dire au pôle sud.
Cette colonie visait aussi à couper et ramener au Europe le "bois de Brésil", un arbre qui servait à la teinture des tissus.
Dans son Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, publiée en 1578, Jean de Léry raconte sa découverte de la tribu locale : les Toüoupinambaoults ou Tupinambas. Il rapporte au chapitre XIII son entretien avec un homme de cette tribu (le texte est en ancien français).
Chapitre XIII : " Des arbres, herbes, racines et fruits exquis que produit la terre du Brésil "
Colloque de l’auteur et d’un sauvage montrant qu’ils ne sont si lourdauds qu’on les estimait.

Au reste, parce que nos Toüoupinambaoults sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir leur Arabotan, c’est-à-dire, bois de Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux, qui sur cela me fit telle demande : Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c’est-à-dire Français et Portugais, veniez de si loin quérir du bois pour vous chauffer ? n’en y a-t-il point en votre pays ? A quoi lui ayant répondu que oui, et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas comme il pensait, mais (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) les nôtres l’emmenaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain : Voire, mais vous en faut-il tant ? Oui, lui dis-je, car (en lui faisant trouver bon) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises et de draps rouges, voire même (m’accommodant toujours à lui parler des choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’avez jamais vues par deçà, un tel seul achètera tout le bois de Brésil dont plusieurs navires s’en retournent chargés de ton pays. Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m’interrogeant plus outre dit, Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef, Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ? A ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux à ses frères, sœurs, ou plus prochains parents. Vraiment, dit lors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud) à cette heure connais-je que vous autres Mairs, c’est-à-dire Français, êtes de grands fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? La terre qui vous a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (ajouta-t-il) des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons ; mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la terre qui nous a nourri les nourrira, sans nous en soucier plus avant nous nous reposons sur cela. Voilà sommairement et au vrai le discours que j’ai oui de la propre bouche d’un pauvre sauvage américain. 

Questions :
  1. Relevez les expressions montrant les préjugés de Jean de Léry sur son interlocuteur.
  2. Expliquez en quoi les question du tupinamba manifestent un solide bon sens.
  3. Pourquoi le tupinamba juge-t-il que les Français sont fous ?
Représentation des indiens d'Amazonie par André Thevet, un autre explorateur. Équarrissage de la victime. Scène d'anthropophagie rituelle chez les Tupinamba du Brésil, 1557


La question des capacités intellectuelles des hommes de culture différente a été très discutée jusqu'au XXe siècle. Lévy-Bruhl (ethnologue français 1857-1939) dans ses Carnets (X et XI) note que "la mentalité primitive semble avoir au moins de l'indifférence, si ce n'est de l'aversion" pour les opérations logiques les plus simples. "En d'autres termes, elle ne se sert pas de l'instrument sans pareil que sont les concepts." Il en identifie alors la cause : "Une des raisons qui font que la pensée des primitifs n'est pas conceptuelle, et peut-être la principale, tient au fait que leur expérience, plus ample que la nôtre, est souvent mystique, et, comme telle, ignore la régularité ordonnée des séquences le phénomènes de même que la fixité des formes ; elle se meut dans un monde mythique dont le caractère le plus frappant est la fluidité. Ainsi s'explique que cette pensée, bien que capable de former des concepts, n'en fait pas grand usage (en dehors de la vie pratique quotidienne) et ne se soit pas engagée dans la voie des opérations logiques que les concepts rendent accessibles, à l'aide de l'abstraction, de la classification, etc." 
Frédéric Keck du Laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France explique (dans  Le Point Référence de mai-juin 2011 intitulé Comprendre l'autre) la démarche de Lévy-Bruhl et son apport. "L'expérience des "sociétés primitives" semble plus pauvre que la nôtre, car elles ne connaissent pas les formes abstraites qui nous permettent de prévoir scientifiquement les phénomènes ; mais elle est en fait plus riche, car elle inclut des êtres "imperceptibles aux sens et cependant réels". [...] La construction des modèles scientifiques basés sur des inductions à partir des régularités naturelles nous a conduit à écarter ces êtres invisibles qui peuplent le monde des "sociétés primitives". [...] La "mentalité primitive" n'explique pas moins que nous [l'ensemble des accidents qui échappent à la régularité de la nature] : elle ne cherche pas le "comment ?", mais le "pourquoi ?", elle n'explique pas le régulier mais l'irrégulier. C'est pourquoi elle invoque non des lois naturelles mais des "puissances mystiques" : les premières s'imposent par une nécessité mécanique, les secondes par des "préliaisons impérieuses". Un canoë qui se renverse lorsqu'il est conduit par un habile pilote est signe d'infortune : c'est un crocodile ensorcelé par un sorcier il faut donc chercher qui l'a ensorcelé. L'accident s'explique par des causes sociales qui se manifestent par des émotions de peur : il se résout par des institutions sociales qui rétablissent l'ordre bouleversé. La science explique ce renversement par des causes mécaniques (l'inattention du pilote, le débit de la rivière), mais elle doit alors expliquer pourquoi ces causes se sont rencontrées à ce moment-là, et elle invoque "le hasard". Mais comme le hasard est lui-même une entité invisible, la "mentalité primitive" revient donc dans l'activité scientifique."
Les travaux de Lévy-Bruhl ne consistent donc pas tant à hiérarchiser la pensée de cultures différentes mais plutôt à exposer les modalités complémentaires de toute pensée : mystique et scientifique. Ainsi, l'écart entre "mentalité primitive" et "pensée moderne" semble moins grand qu'il n'y paraît. La science n'est pas exempte de référence inconsciente à des entités non scientifiques.

dimanche 28 octobre 2012

Lévi-Strauss et Descola

Le Cours 2 a porté sur la difficulté des rapports entre nature et culture et sur la difficile question de la nature humaine. J'ai évoqué quelques faits ethnologiques. Il faut lire Tristes tropiques de Lévi-Strauss, un texte très utile pour ces questions mais surtout, très bien écrit. Ces qualités littéraires ont été immédiatement reconnues par l'Académie Goncourt qui voulait lui décerner son prix mais ne s'agissant pas d'une œuvre romanesque, le livre ne fut pas primé.

Pour ceux qui souhaitent découvrir plus avant l'aventure extraordinaire qu'a été la carrière de Lévi-Strauss et avec lui découvrir d'autres cultures, je recommande le hors-série du journal Le Monde Claude Lévi-Strauss, L'esprit des mythes.

Son élève Philippe Descola a lui aussi passé plusieurs années dans la jungle amazonienne auprès du peuple Achuar, ceux qu'on appelle aussi Jivaro, connus pour réduire les têtes décapitées de leurs ennemis. Il en a rapporté un beau et riche récit : Les lances du crépuscule.  On découvre un peuple dont les pratiques culturelles diffèrent du tout au tout des nôtres. Un bon moyen de sortir de son ethnocentrisme. 
Pour ceux qui n'auraient pas le courage de se lancer dans cette aventure, j'ai sélectionné quelques pages exposant des différences culturelles (le thème est indiqué en rouge en tête de chaque extrait). Pour finir, j'ai sélectionné quatre extraits abordant plus spécifiquement la démarche ethnologique, sa capacité à comprendre les autres et ses limites. L'extrait intitulé "Nature et culture, un couple culturel?" aborde la thèse centrale de Philippe Descola : l'opposition entre nature et culture est elle-même culturelle. On ne la rencontre pas dans toutes les cultures. Cette thèse est exposée et développée dans son ouvrage intitulé Par delà nature et culture.









Pour ceux que la question de l'ethnologie intéresse particulièrement, je recommande la lecture du magazine Le Point Référence de mai-juin 2011 intitulé Comprendre l'autre. De l'Antiquité à nos jours, comment la différence culturelle a-t-elle était comprise ? Quelles méthodes ont été employées pour comprendre l'autre ? Quelle différence y a-t-il entre anthropologie, ethnographie, ethnologie, récit de voyage ? Telles sont les questions abordées ici par des extraits de textes commentés d'Hérodote à René Girard.