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lundi 4 février 2013

Notre culture détermine-t-elle notre avenir ?

Comme nous l'avons vu dans le Cours 2, la culture est une donnée déterminante pour l'homme. Sans elle, l'homme n'est humain qu'au sens biologique. Or, l'hérédité biologique ne suffit pas. L'homme doit devenir humain en recevant une éducation qui lui transmet un héritage culturel. Nous devons donc bien tout à notre culture. En ce sens, elle semble déterminer l'avenir de chaque individu. Cependant, si la culture est une donnée anthropologique générale, les cultures sont très différentes les unes des autres. Dès lors, les conditions de développement matériel et économique de chaque culture déterminent-elles l'avenir de ses membres ? Cette question présuppose une forme de matérialisme : les modes de vie, les relations économiques, les structures sociales détermineraient le devenir des individus, mais aussi leurs pensées, leurs relations, leurs visions du monde. N'est-ce pas cependant nier la liberté de l'individu, c'est-à-dire sa capacité à dépasser ce qui est simplement donné par les circonstances ne dépendant pas de sa volonté ? Telle est la question que Sartre pose dans L’existentialisme est un humanisme.
Le photographe anglais James Mollison s'est intéressé dans la série intitulée Where children sleep (2010) à la chambre (ou parfois au simple lieu) où les enfants dorment dans une famille. Par cet angle d'approche, on perçoit très clairement les différences dans l'environnement matériel de ces enfants et de leurs familles, donc les différences culturelles, mais aussi par là même les différences économiques et sociales. L'enfant portraituré se révèle parfois être le reflet ou le support du statut social des parents. L'intérêt de cette série de photographie réside également dans le fait qu'elle montre au sein de quelle culture chaque enfant est élevé et dans quelle mesure l'éducation transmise  en détermine l'avenir.





lundi 17 décembre 2012

Y a-t-il une pensée sauvage ?

Nous avons vu (Cours 3 Séance 3) que les hommes avaient tendance à faire preuve d’ethnocentrisme. La différence culturelle constitue parfois un obstacle à la constitution de l'altérite. Cette différence est telle que certains hommes en viennent à nier l'humanité d'autres hommes. L'autre devient le tout autre, il n'est pas même considéré comme un étranger mais assimilé à une bête.
Quand bien même le statut d'homme est reconnu à celui qui ne partage pas la même culture, l'identité des facultés reste très discutée. Le sauvage est bien un homme mais un homme frustre, peu développé intellectuellement : un primitif. Pourtant, comme le montre ce texte de Jean de Léry, le sauvage est non seulement capable de réflexion, mais aussi de jugement moral.
Jean de Léry fait partie du groupe de protestants envoyés par Calvin dans la colonie fondée par le français, Villegagnon, lui aussi réformé (c'est-à-dire appartenant à l'église réformée, autrement dit l'église protestante) dans la baie de Rio de Janeiro. On ignore en effet souvent que cette baie du Brésil fut brièvement une colonie française destinée à accueillir les protestants persécutés en Europe. Cette colonie s'appelait la France antarctique. Ce nom mêle bizarrement pour nous modernes, la chaleur du Brésil à la froideur que nous associons à l'Antarctique, c'est-à-dire au pôle sud.
Cette colonie visait aussi à couper et ramener au Europe le "bois de Brésil", un arbre qui servait à la teinture des tissus.
Dans son Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, publiée en 1578, Jean de Léry raconte sa découverte de la tribu locale : les Toüoupinambaoults ou Tupinambas. Il rapporte au chapitre XIII son entretien avec un homme de cette tribu (le texte est en ancien français).
Chapitre XIII : " Des arbres, herbes, racines et fruits exquis que produit la terre du Brésil "
Colloque de l’auteur et d’un sauvage montrant qu’ils ne sont si lourdauds qu’on les estimait.

Au reste, parce que nos Toüoupinambaoults sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir leur Arabotan, c’est-à-dire, bois de Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux, qui sur cela me fit telle demande : Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c’est-à-dire Français et Portugais, veniez de si loin quérir du bois pour vous chauffer ? n’en y a-t-il point en votre pays ? A quoi lui ayant répondu que oui, et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas comme il pensait, mais (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) les nôtres l’emmenaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain : Voire, mais vous en faut-il tant ? Oui, lui dis-je, car (en lui faisant trouver bon) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises et de draps rouges, voire même (m’accommodant toujours à lui parler des choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’avez jamais vues par deçà, un tel seul achètera tout le bois de Brésil dont plusieurs navires s’en retournent chargés de ton pays. Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m’interrogeant plus outre dit, Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef, Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ? A ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux à ses frères, sœurs, ou plus prochains parents. Vraiment, dit lors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud) à cette heure connais-je que vous autres Mairs, c’est-à-dire Français, êtes de grands fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? La terre qui vous a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (ajouta-t-il) des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons ; mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la terre qui nous a nourri les nourrira, sans nous en soucier plus avant nous nous reposons sur cela. Voilà sommairement et au vrai le discours que j’ai oui de la propre bouche d’un pauvre sauvage américain. 

Questions :
  1. Relevez les expressions montrant les préjugés de Jean de Léry sur son interlocuteur.
  2. Expliquez en quoi les question du tupinamba manifestent un solide bon sens.
  3. Pourquoi le tupinamba juge-t-il que les Français sont fous ?
Représentation des indiens d'Amazonie par André Thevet, un autre explorateur. Équarrissage de la victime. Scène d'anthropophagie rituelle chez les Tupinamba du Brésil, 1557


La question des capacités intellectuelles des hommes de culture différente a été très discutée jusqu'au XXe siècle. Lévy-Bruhl (ethnologue français 1857-1939) dans ses Carnets (X et XI) note que "la mentalité primitive semble avoir au moins de l'indifférence, si ce n'est de l'aversion" pour les opérations logiques les plus simples. "En d'autres termes, elle ne se sert pas de l'instrument sans pareil que sont les concepts." Il en identifie alors la cause : "Une des raisons qui font que la pensée des primitifs n'est pas conceptuelle, et peut-être la principale, tient au fait que leur expérience, plus ample que la nôtre, est souvent mystique, et, comme telle, ignore la régularité ordonnée des séquences le phénomènes de même que la fixité des formes ; elle se meut dans un monde mythique dont le caractère le plus frappant est la fluidité. Ainsi s'explique que cette pensée, bien que capable de former des concepts, n'en fait pas grand usage (en dehors de la vie pratique quotidienne) et ne se soit pas engagée dans la voie des opérations logiques que les concepts rendent accessibles, à l'aide de l'abstraction, de la classification, etc." 
Frédéric Keck du Laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France explique (dans  Le Point Référence de mai-juin 2011 intitulé Comprendre l'autre) la démarche de Lévy-Bruhl et son apport. "L'expérience des "sociétés primitives" semble plus pauvre que la nôtre, car elles ne connaissent pas les formes abstraites qui nous permettent de prévoir scientifiquement les phénomènes ; mais elle est en fait plus riche, car elle inclut des êtres "imperceptibles aux sens et cependant réels". [...] La construction des modèles scientifiques basés sur des inductions à partir des régularités naturelles nous a conduit à écarter ces êtres invisibles qui peuplent le monde des "sociétés primitives". [...] La "mentalité primitive" n'explique pas moins que nous [l'ensemble des accidents qui échappent à la régularité de la nature] : elle ne cherche pas le "comment ?", mais le "pourquoi ?", elle n'explique pas le régulier mais l'irrégulier. C'est pourquoi elle invoque non des lois naturelles mais des "puissances mystiques" : les premières s'imposent par une nécessité mécanique, les secondes par des "préliaisons impérieuses". Un canoë qui se renverse lorsqu'il est conduit par un habile pilote est signe d'infortune : c'est un crocodile ensorcelé par un sorcier il faut donc chercher qui l'a ensorcelé. L'accident s'explique par des causes sociales qui se manifestent par des émotions de peur : il se résout par des institutions sociales qui rétablissent l'ordre bouleversé. La science explique ce renversement par des causes mécaniques (l'inattention du pilote, le débit de la rivière), mais elle doit alors expliquer pourquoi ces causes se sont rencontrées à ce moment-là, et elle invoque "le hasard". Mais comme le hasard est lui-même une entité invisible, la "mentalité primitive" revient donc dans l'activité scientifique."
Les travaux de Lévy-Bruhl ne consistent donc pas tant à hiérarchiser la pensée de cultures différentes mais plutôt à exposer les modalités complémentaires de toute pensée : mystique et scientifique. Ainsi, l'écart entre "mentalité primitive" et "pensée moderne" semble moins grand qu'il n'y paraît. La science n'est pas exempte de référence inconsciente à des entités non scientifiques.

dimanche 28 octobre 2012

Peut-on tolérer toutes les pratiques culturelles ?

Dans le Cours 2 Séance 3, nous avons abordé le cas problématique de l'excision comme pratique culturelle jugée barbare. Pour plus d'information sur ce rite, vous pouvez visiter le dossier d'Arte consacré à cette question.

Le journal Le Monde publiait également le 23 octobre 2004 cet article de Raphaëlle Besse Desmoulières :

Près de 140 millions de femmes excisées dans le monde

Dans une étude rendue publique mardi 23 octobre, intitulée "Les mutilations sexuelles féminines : le point sur la situation en Afrique et en France", l'Institut national des études démographiques (INED) indique qu'entre 100 et 140 millions de femmes ont subi des mutilations sexuelles dans le monde.

Les deux chercheuses de l'INED à l'origine de l'étude, Armelle Andro et Marie Lesclingand, rappellent tout d'abord les nombreuses conséquences sanitaires et psychologiques liées à ces pratiques – infections, stérilité, difficultés lors de l'accouchement, angoisse, dépression –, avant de souligner que les mutilations sexuelles sont essentiellement pratiquées en Afrique subsaharienne et dans certains pays du Proche-Orient et d'Asie du Sud-Est. En Afrique, les mutilations, de l'excision partielle du clitoris à l'infibulation (suture de l'orifice vaginal), sont pratiquées dans vingt-huit pays. Mais le nombre de femmes excisées varie beaucoup selon les pays africains, relèvent les chercheuses, qui se sont appuyées sur des enquêtes nationales menées depuis les années 1990, de 1,4 % au Cameroun à 96 % en Guinée.

Environ 50 000 femmes adultes excisées en France

Bien que "la pratique des mutilations sexuelles féminines soit souvent présentée comme la conséquence d'injonctions religieuses, notamment de l'islam", les chercheuses indiquent que "l'excision était pratiquée en Afrique bien avant l'arrivée des religions monothéistes, et aucun texte religieux ne permet de la justifier". "Le principal facteur du risque de mutilation est l'appartenance ethnique et non la religion, poursuivent-elles, ces pratiques s'inscrivant traditionnellement dans les rites d'initiation associés à l'âge adulte dans certains groupes ethniques."

Les auteurs relèvent cependant que la pratique recule dans la plupart des pays africains depuis quelques années, "même si les changements sont lents dans certains". Ce recul s'explique de plusieurs façons : le degré de mobilisation des États – l'INED rappelant que c'est seulement depuis 2003 que les pays membres de l'Union africaine ont signé un protocole condamnant et interdisant les mutilations sexuelles –, ainsi que le niveau d'instruction des femmes.

La seconde partie de l'étude s'attache à décrire la situation en France, "une réalité liée à l'immigration des dernières années". Si le nombre de femmes concernées en France est mal connu, les chercheuses indiquent qu'il y avait, en 2004, environ 50 000 adultes excisées. "Une politique de prise en charge sanitaire reste à définir", soulignent-elles, en rappelant qu'une étape importante a cependant été marquée récemment avec la mise au point d'un protocole de chirurgie réparatrice, remboursé par l'Assurance-Maladie. Ces opérations, pratiquées dans une dizaine d'hôpitaux et de cliniques, surtout en Ile-de-France, ouvrent la voie à la réversibilité des lésions qu'entraîne l'excision. Enfin, une enquête nationale "Excision et handicap", finalisée à l'automne 2008, permettra de mieux connaître le phénomène en France et débouchera sur des propositions pour la prise en charge des femmes mutilées vivant en France, précise l'étude.

Peut-on juger avec objectivité sa propre culture ?

Nous avons vu dans le Cours 2 Séance 3 qu'il n'était pas possible de juger objectivement la valeur des cultures étrangères mais aussi la valeur de sa propre culture. Cette dernière nous a en effet façonné. Sans elle nous ne serions tout simplement pas capable de juger. Pourtant, adopter la position d'un individu appartenant à une autre culture permet d'analyser sa propre culture avec des yeux neufs. Cette fiction intellectuelle révèle ainsi ce qui nous échappe du fait de la familiarité de notre culture.
Deux références d'auteurs sont possibles. La première est Montesquieu dans ses Lettres persanes. Ses célèbres Usbek et Rica dressent un portrait inédit de la France du 18e siècle.

Le second est Rousseau dans La Nouvelle Héloïse. Une faible distance géographique peut être marquée par une forte différence culturelle (aujourd'hui, il n'est que d'aller à Londres pour s'en rendre compte par soi-même). Saint-Preux ayant quitté la Suisse se rend en France et séjourne à Paris, ville qui lui semble déjà bien exotique. Il écrit alors à Julie pour rendre compte de ses observations relevant presque déjà de l'ethnologie. 


Lettre XVI à Julie

[...] La première chose qui se présente à observer dans un pays où l’on arrive, n’est-ce pas le ton général de la société ? Eh bien ! c’est aussi la première observation que j’ai faite dans celui-ci, et je vous ai parlé de ce qu’on dit à Paris, et non pas de ce qu’on y fait. Si j’ai remarqué du contraste entre les discours, les sentiments et les actions des honnêtes gens, c’est que ce contraste saute aux yeux au premier instant. Quand je vois les mêmes hommes changer les maximes selon les coteries, molinistes dans l’une, jansénistes dans l’autre, vils courtisans chez un ministre, frondeurs mutins chez un mécontent ; quand je vois un homme doré décrier le luxe, un financier les impôts, un prélat le dérèglement, quand j’entends une femme de la cour parler de modestie, un grand seigneur de vertu, un auteur de simplicité, un abbé de religion, et que ces absurdités ne choquent personne, ne dois-je pas conclure à l’instant qu’on ne se soucie pas plus ici d’entendre la vérité que de la dire, et que, loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle, on ne cherche pas même à leur faire penser qu’on croit ce qu’on leur dit ? Mais c’est assez plaisanter avec la cousine. Je laisse un ton qui nous est étrange à tous trois, et j’espère que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que celui du bel esprit. C’est à toi, Julie, qu’il faut à présent répondre ; car je sais distinguer la critique badine des reproches sérieux.
Je ne conçois pas comment vous avez pu prendre toutes deux le change sur mon objet. Ce ne sont point les Français que je me suis proposé d’observer : car si le caractère des nations ne peut se déterminer que par leurs différences, comment moi qui n’en connais encore aucune autre, entreprendrais-je de peindre celle-ci ? Je ne serais pas non plus si maladroit que de choisir la capitale pour le lieu de mes observations. Je n’ignore pas que les capitales diffèrent moins entre elles que les peuples, et que les caractères nationaux s’y effacent et confondent en grande partie, tant à cause de l’influence commune des cours qui se ressemblent toutes, que par l’effet commun d’une société nombreuse et resserrée, qui est le même à peu près sur tous les hommes et l’emporte à la fin sur le caractère originel.
Si je voulais étudier un peuple, c’est dans les provinces reculées, où les habitants ont encore leurs inclinations naturelles, que j’irais les observer. Je parcourrais lentement et avec soin plusieurs de ces provinces, les plus éloignées les unes des autres ; toutes les différences que j’observerais entre elles me donneraient le génie particulier de chacune ; tout ce qu’elles auraient de commun et que n’auraient pas les autres peuples, formerait le génie national, et ce qui se trouverait partout appartiendrait en général à l’homme. Mais je n’ai ni ce vaste projet ni l’expérience nécessaire pour le suivre. Mon objet est de connaître l’homme, et ma méthode de l’étudier dans ses diverses relations. Je ne l’ai vu jusqu’ici qu’en petites sociétés, épars et presque isolé sur la terre. Je vais maintenant le considérer entassé par multitudes dans les mêmes lieux, et je commencerai à juger par là des vrais effets de la société ; car s’il est constant qu’elle rende les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse et rapprochée, mieux ils doivent valoir ; et les mœurs, par exemple, seront beaucoup plus pures à Paris que dans le Valais ; que si l’on trouvait le contraire, il faudrait tirer une conséquence opposée.
Cette méthode pourrait, j’en conviens, me mener encore à la connaissance des peuples, mais par une voie si longue et si détournée, que je ne serais peut-être de ma vie en état de prononcer sur aucun d’eux. Il faut que je commence par tout observer dans le premier où je me trouve ; que j’assigne ensuite les différences, à mesure que je parcourrai les autres pays ; que je compare la France à chacun d’eux, comme on décrit l’olivier sur un saule, ou le palmier sur un sapin, et que j’attende à juger du premier peuple observé que j’aie observé tous les autres.
Veuille donc, ma charmante prêcheuse, distinguer ici l’observation philosophique de la satire nationale. Ce ne sont point les Parisiens que j’étudie, mais les habitants d’une grande ville ; et je ne sais si ce que j’en vois ne convient pas à Rome et à Londres, tout aussi bien qu’à Paris. Les règles de la morale ne dépendent point des usages des peuples ; ainsi, malgré les préjugés dominants, je sens fort bien ce qui est mal en soi ; mais ce mal, j’ignore s’il faut l’attribuer au Français ou à l’homme, et s’il est l’ouvrage de la coutume ou de la nature. Le tableau du vice offense en tous lieux un œil impartial, et l’on n’est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il règne, quoiqu’on y soit, que de relever les défauts de l’humanité quoiqu’on vive avec les hommes. Ne suis-je pas à présent moi-même un habitant de Paris ? Peut-être, sans le savoir, ai-je déjà contribué pour ma part au désordre que j’y remarque ; peut-être un trop long séjour y corromprait-il ma volonté même ; peut-être, au bout d’un an, ne serais-je plus qu’un bourgeois, si pour être digne de toi, je ne gardais l’âme d’un homme libre et les mœurs d’un citoyen. Laisse-moi donc te peindre sans contrainte les objets auxquels je rougisse de ressembler, et m’animer au pur zèle de la vérité par le tableau de la flatterie et du mensonge. [...]

Questions : 
  1. Quelles sont les difficultés relevées par Saint-Preux dés lors qu'on cherche à étudier un peuple étranger ?
  2. Son objectif final ("connaître l'homme") est-il réalisable ?
  3. Qu'est-ce qui selon Rousseau transcende les différences culturelles ?
  4. Quelle remarque Saint-Preux fait-il à la fin de sa lettre concernant le séjour trop prolongé d'un observateur chez un peuple différent ?

Lévi-Strauss et Descola

Le Cours 2 a porté sur la difficulté des rapports entre nature et culture et sur la difficile question de la nature humaine. J'ai évoqué quelques faits ethnologiques. Il faut lire Tristes tropiques de Lévi-Strauss, un texte très utile pour ces questions mais surtout, très bien écrit. Ces qualités littéraires ont été immédiatement reconnues par l'Académie Goncourt qui voulait lui décerner son prix mais ne s'agissant pas d'une œuvre romanesque, le livre ne fut pas primé.

Pour ceux qui souhaitent découvrir plus avant l'aventure extraordinaire qu'a été la carrière de Lévi-Strauss et avec lui découvrir d'autres cultures, je recommande le hors-série du journal Le Monde Claude Lévi-Strauss, L'esprit des mythes.

Son élève Philippe Descola a lui aussi passé plusieurs années dans la jungle amazonienne auprès du peuple Achuar, ceux qu'on appelle aussi Jivaro, connus pour réduire les têtes décapitées de leurs ennemis. Il en a rapporté un beau et riche récit : Les lances du crépuscule.  On découvre un peuple dont les pratiques culturelles diffèrent du tout au tout des nôtres. Un bon moyen de sortir de son ethnocentrisme. 
Pour ceux qui n'auraient pas le courage de se lancer dans cette aventure, j'ai sélectionné quelques pages exposant des différences culturelles (le thème est indiqué en rouge en tête de chaque extrait). Pour finir, j'ai sélectionné quatre extraits abordant plus spécifiquement la démarche ethnologique, sa capacité à comprendre les autres et ses limites. L'extrait intitulé "Nature et culture, un couple culturel?" aborde la thèse centrale de Philippe Descola : l'opposition entre nature et culture est elle-même culturelle. On ne la rencontre pas dans toutes les cultures. Cette thèse est exposée et développée dans son ouvrage intitulé Par delà nature et culture.









Pour ceux que la question de l'ethnologie intéresse particulièrement, je recommande la lecture du magazine Le Point Référence de mai-juin 2011 intitulé Comprendre l'autre. De l'Antiquité à nos jours, comment la différence culturelle a-t-elle était comprise ? Quelles méthodes ont été employées pour comprendre l'autre ? Quelle différence y a-t-il entre anthropologie, ethnographie, ethnologie, récit de voyage ? Telles sont les questions abordées ici par des extraits de textes commentés d'Hérodote à René Girard.