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vendredi 31 janvier 2014

Les mathématiques sont-elles le modèle de toute vérité ?

Il peut être intéressant pour répondre à cette question, d'opposer les analyses de Descartes et celle de Russell. 

Pour Descartes en effet, les mathématiques sont le modèle de toute pensée qui se veut rigoureuse dans sa démarche, qui marche sur le sentier étroit de l'évidence pour produire une vérité nécessaire. Dans la seconde partie du  Discours de la méthode (1636), il écrit : 

"Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses, qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s'entre-suivent en même façon et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il était besoin de commencer : car je savais déjà que c'était par les plus simples et les plus aisées à connaître ; et considérant qu'entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques démonstrations, c'est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je ne doutais point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées ; bien que je n'en espérasse aucune autre utilité, sinon qu'elles accoutumeraient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter point de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein, pour cela, de tâcher d'apprendre toutes ces sciences particulières, qu'on nomme communément mathématiques, et voyant qu'encore que leurs objets soient différents, elles ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles n'y considèrent autre chose que les divers rapports ou proportions qui s'y trouvent, je pensai qu'il valait mieux que j'examinasse seulement ces proportions en général, et sans les supposer que dans les sujets qui serviraient à m'en rendre la connaissance plus aisée […].
[...] n'y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu'on en peut savoir ; et que, par exemple, un enfant instruit en l'arithmétique, ayant fait une addition suivant ses règles, se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme qu'il examinait, tout ce que l'esprit humain saurait trouver. Car enfin la méthode qui enseigne à suivre le vrai ordre, et à dénombrer exactement toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux règles d'arithmétique."

Questions d'aide à la lecture :

  1. À quoi Descartes compare-t-il une démonstration ? Expliquez cette image.
  2. Descartes affirme : « Ces longues chaînes de raisons [...] m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses [...] s'entre-suivent en même façon ». Que peut-on déduire de l'emploi de « m'imaginer » ?
  3. Quelles sont les deux conditions garantissant l'accès à la connaissance ? À quelles règles de la méthode cartésienne ces deux conditions renvoient-elles ?
  4. Selon Descartes, quel est l'intérêt de faire des mathématiques ?
  5. D'après cet extrait, quelles sont les caractéristiques d'une démonstration mathématique ?

Au 20e siècle, Russell (1872-1970) affirme quant à lui dans Mysticisme et logique (1918) : "Les mathématiques peuvent être définies comme le domaine dans lequel on ne sait jamais de quoi l’on parle ni si ce que l’on dit est vrai." 
Mais alors, comment pourraient-elles constituer un modèle de vérité ? Il ne faut cependant pas se méprendre sur cette affirmation qui ne constitue pas une critique négative des mathématiques, mais plutôt d'une critique au sens kantien, c'est-à-dire d'une délimitation du pouvoir des mathématiques.

Florence Perrin et Alexis Rosenbaum proposent cette explication : 
"Les énoncés des mathématiques sont en effet formulés en un langage symbolique qui entend éliminer ainsi toute ambiguïté, mais rend les raisonnements exclusivement logiques et, comme on dit, « formels ». Un mathématicien peut ainsi poursuivre des déductions en pensant à un certain triangle rectangle, mais son raisonnement vaudra de toute façon pour une infinité de triangles rectangles et une infinité d’autres objets encore. De fait, il ne saura jamais quelles sont toutes les choses à propos desquelles son raisonnement pourrait s’appliquer ! D’ailleurs, on peut aujourd’hui faire démontrer à un ordinateur des théorèmes simples après lui avoir inséré en mémoire des règles de logique et des axiomes, ces énoncés qui servent de point de départ. L’ordinateur peut donner des résultats sans savoir, et pour cause, de quoi il parle.
Russell ajouterait, par provocation, qu’il n’est sans doute même pas nécessaire qu’il parle de quoi que ce soit. Car le raisonnement lui-même, s’il est cohérent, peut être correct alors qu’il ne s’applique à aucun objet réel donné dans l’expérience. Les mathématiques pures peuvent donc se dispenser d’un lien avec la réalité au sens ordinaire et empirique du terme, pourvu que leurs énoncés soient correctement démontrés. Derrière la boutade, en apparence provocatrice du philosophe anglais, se cache donc une profonde leçon sur la nature de la vérité en mathématiques : pour atteindre leur rigueur sans égal, les mathématiciens ont renoncé en partie à l’idée de vérité entendue comme adéquation à l’expérience et au monde pour se contenter de la validité formelle de leurs raisonnements."

mercredi 20 février 2013

Quel besoin avons-nous de chercher la vérité ?

Ce sujet de dissertation proposé aux séries technologiques en 2006, pose la question de l'origine de la recherche de la vérité en proposant une hypothèse : celle du besoin. Or un besoin est ce dont on ne peut pas se passer, ce qui est nécessaire au sens de vital, comme le besoin de boire ou de se nourrir. Si la recherche de la vérité est un besoin, dès lors l'homme ne peut vivre en dehors de la vérité. Il conviendrait alors de se demander si l'homme ne peut pas tolérer l'ignorance, l'erreur ou le mensonge qui sont autant de contraires de la vérité. De plus, il faudrait que la vérité lui soit accessible. Et qu'est-ce que la vérité si elle est ce dont l'homme a besoin ?
Si la recherche de la vérité n'est pas de l'ordre du besoin, peut être relève-t-elle plus du désir ? Cette alternative à l'hypothèse du sujet permet de garder l'idée d'une force chez le sujet qui le pousse vers la conquête de la vérité sans tomber cependant dans les difficultés liées à la notion de besoin.
L'une des références les plus riches pour une telle réflexion se trouve chez Descartes. On connait le philosophe français comme ayant fondé sa fameuse méthode lui permettant avec optimisme de se mettre à la recherche de la vérité. Se pose cependant la question de l'origine de cette méthode. Y a-t-il une méthode permettant de forger une méthode d'accès la vérité ? Mais poser cette question conduit à une régression à l'infinie car il faut que la méthode permettant de forger la méthode soit elle-même fondée de façon méthodique. Si la méthode permet à la raison de s'appliquer avec efficacité à toutes choses, elle ne semble pas être elle-même issue de la raison. Dans le Discours de la méthode, Descartes ne justifie pas son existence d'un point de vue rationnel mais plutôt d'un point de vue pratique. La méthode aurait été forgée à partir de ses expériences personnelles. Elle consisterait en un ensemble de généralisations. N'est-ce pas dès lors remettre en cause son origine et ainsi son pouvoir de dévoilement de la vérité ? Non répond Descartes car leur efficacité, leur pouvoir heuristique, prouve leur bien-fondé.
Il faut savoir que la recherche chez Descartes d'une science universelle appuyée sur "la raison, ratio, qui suppose une manière stricte de conduire ses pensées par ordre" a pour origine "une sorte d'enthousiasme naturaliste et magique" (Alquié, Leçons sur Descartes, p. 19). Dans la nuit du 10 novembre 1619, Descartes fait trois rêves successifs qu'il interpréta comme une confirmation de sa recherche "d'une science admirable." Ainsi la recherche de la vérité appuyée sur une démarche consciente, rationnelle et méthodique trouve un fondement dans l'enthousiasme spontané et la confiance toute particulière que Descartes accorde à son propre génie, son ingenium, qui "doit pouvoir pénétrer, par sa propre force, dans la nature des choses, nature avec laquelle ils se sont comme mystérieusement accordé." (Alquié, ibid).
Antonio Pereda, Le Songe du gentilhomme, 1655, Academia San Fernando, Madrid
Voici le récit de ces trois rêves tels qu'ils sont rapportés par le premier biographe de Descartes. Le texte est long car il comporte la description des trois rêves suivis de leur interprétation puis des décisions que Descartes prit à leur suite. J'ai mis en gras ce qui ne relève pas d'une démarche rationnelle mais d'un enthousiasme quasi mystique.

[M. Descartes] nous apprend que le dixième de novembre mil six cent dix-neuf, s'étant couché tout rempli de son enthousiasme et tout occupé de la pensée d'avoir trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable, il eut trois songes consécutifs en une seule nuit, qu'il s'imagina ne pouvoir être venus que d'en haut. [1er songe] Après s'être endormi, son imagination se sentit frappée de la représentation de quelques fantômes qui se présentèrent à lui, et qui l'épouvantèrent de telle sorte que, croyant marcher par les rues, il était obligé de se renverser sur le côté gauche pour pouvoir avancer au lieu où il voulait aller, parce qu'il sentait une grande faiblesse au côté droit dont il ne pouvait se soutenir. Étant honteux de marcher de la sorte, il fit un effort pour se redresser, mais il sentit un vent impétueux qui, l'emportant dans une espèce de tourbillon, lui fit faire trois ou quatre tours sur le pied gauche. Ce ne fut pas encore ce qui l'épouvanta. La difficulté qu'il avait de se traîner faisait qu'il croyait tomber à chaque pas, jusqu'à ce qu'ayant aperçu un collège ouvert sur son chemin, il entra dedans pour y trouver une retraite et un remède à son mal. Il tâcha de gagner l'église du collège où sa première pensée était d'aller faire sa prière, mais s'étant aperçu qu'il avait passé un homme de sa connaissance sans le saluer, il voulut retourner sur ses pas pour lui faire civilité et il fut repoussé avec violence par le vent qui soufflait contre l'église. Dans le même temps il vit au milieu de la cour du collège une autre personne qui l'appela par son nom en des termes civils et obligeants et lui dit que s'il voulait aller trouver Monsieur N. il avait quelque chose à lui donner. M. Descartes s'imagina que c'était un melon qu'on avait apporté de quelque pays étranger. Mais ce qui le surprit d'avantage fut de voir que ceux qui se rassemblaient avec cette personne autour de lui pour s'entretenir étaient droits et fermes sur leurs pieds, quoiqu'il fût toujours courbé et chancelant sur le même terrain et que le vent qui avait pensé le renverser plusieurs fois eût beaucoup diminué. Il se réveilla sur cette imagination et il sentit à l'heure même une douleur effective qui lui fit craindre que ce ne fût l'opération de quelque mauvais génie qui l'aurait voulu séduire. Aussitôt il se retourna sur le côté droit, car c'était sur le gauche qu'il s'était endormi et qu'il avait eu le songe. Il fit une prière à Dieu pour demander d'être garanti du mauvais effet de son songe et d'être préservé de tous les malheurs qui pourraient le menacer en punition de ses péchés, qu'il reconnaissait pouvoir être assez griefs pour attirer les foudres du ciel sur sa tête, quoiqu'il eût mené jusques-là une vie assez irréprochable aux yeux des hommes.
      Dans cette situation il se rendormit après un intervalle de près de deux heures dans des pensées diverses sur les biens et les maux de ce monde. [2ème songe] Il lui vint aussitôt un nouveau songe dans lequel il crut entendre un bruit aigu et éclatant qu'il prit pour un coup de tonnerre. La frayeur qu'il en eut le réveilla sur l'heure même et, ayant ouvert les yeux, il aperçut beaucoup d'étincelles de feu répandues par la chambre. La chose lui était déjà souvent arrivée en d'autres temps et il ne lui était pas fort extraordinaire en se réveillant au milieu de la nuit d'avoir les yeux assez étincelants pour lui faire entrevoir les objets les plus proches de lui. Mais en cette dernière occasion, il voulut recourir à des raisons prises de la philosophie et il en tira des conclusions favorables pour son esprit, après avoir observé en ouvrant puis en fermant les yeux alternativement la qualité des espèces qui lui étaient représentées. Ainsi sa frayeur se dissipa et il se rendormit dans un assez grand calme.
      [3ème songe] Un moment après il eut un troisième songe, qui n'eut rien de terrible comme les deux premiers. Dans ce dernier, il trouva un livre sur sa table sans savoir qui l'y avait mis. Il l'ouvrit et, voyant que c'était un dictionnaire, il en fut ravi dans l'espérance qu'il pourrait lui être fort utile. Dans le même instant, il se rencontra un autre livre sous sa main qui ne lui était pas moins nouveau, ne sachant d'où il lui était venu. Il trouva que c'était un recueil des poésies de différents auteurs, intitulé Corpus poetarum etc. Il eut la curiosité d'y vouloir lire quelque chose et à l'ouverture du livre il tomba sur le vers « Quod vitae sectabor iter ? Etc. » [« Quelle voie suivrai-je dans la vie ? »]. Au même moment il aperçut un homme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui présenta une pièce de vers, commençant par « Est et non » , et qui la lui vantait comme une pièce excellente. M. Descartes lui dit qu'il savait ce que c'était et que cette pièce était parmi les idylles d'Ausone qui se trouvaient dans le gros recueil des poètes qui était sur sa table. Il voulut la montrer lui-même à cet homme et il se mit à feuilleter le livre dont il se vantait de connaître parfaitement l'ordre et l'économie. Pendant qu'il cherchait l'endroit, l'homme lui demanda où il avait pris ce livre et M. Descartes lui répondit qu'il ne pouvait lui dire comment il l'avait eu, mais qu'un moment auparavant il en avait manié encore un autre qui venait de disparaître, sans savoir qui le lui avait apporté, ni qui le lui avait repris. Il n'avait pas achevé qu'il revit paraître le livre à l'autre bout de la table. Mais il trouva que ce dictionnaire n'était plus entier comme il l'avait vu la première fois. Cependant il en vint aux poésies d'Ausone, dans le recueil des poètes qu'il feuilletait et, ne pouvant trouver la pièce qui commence par « Est et non », il dit à cet homme qu'il en connaissait une du même poète encore plus belle que celle-là et qu'elle commençait par « Quod vitae sectabor iter ? ». La personne le pria de la lui montrer et M. Descartes se mettait en devoir de la chercher lorsqu'il tomba sur divers petits portraits gravés en taille douce, ce qui lui fit dire que ce livre était fort beau, mais qu'il n'était pas de la même impression que celui qu'il connaissait. Il en était là, lorsque les livres et l'homme disparurent et s'effacèrent de son imagination, sans néanmoins le réveiller. [Analyse des rêves] Ce qu'il y a de singulier à remarquer, c'est que doutant si ce qu'il venait de voir était songe ou vision, non seulement il décida en dormant que c'était un songe, mais il en fit encore l'interprétation avant que le sommeil le quittât. Il jugea que le dictionnaire ne voulait dire autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble, et que le recueil de poésies intitulé Corpus poetarum marquait en particulier et d'une manière plus distincte la philosophie et la sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu'on dût s'étonner si fort de voir que les poètes, même ceux qui ne font que niaiser, fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité de l'enthousiasme et à la force de l'imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l'esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même que ne peut faire la raison dans les philosophes. M. Descartes, continuant d'interpréter son songe dans le sommeil, estimait que la pièce de vers sur l'incertitude du genre de vie qu'on doit choisir, et qui commence par « Quod vitae sectabor iter ? », marquait le bon conseil d'une personne sage ou même la théologie morale. Là-dessus, doutant s'il rêvait ou s'il méditait, il se réveilla sans émotion et continua, les yeux ouverts, l'interprétation de son songe sur la même idée. Par les poètes rassemblés dans le recueil il entendait la révélation et l'enthousiasme, dont il ne désespérait pas de se voir favorisé. Par la pièce de vers « Est et non », qui est « Le oui et le non » de Pythagore, il comprenait la vérité et la fausseté dans les connaissances humaines et les sciences profanes. Voyant que l'application de toutes ces choses réussissait si bien à son gré, il fut assez hardi pour se persuader que c'était l'esprit de vérité qui avait voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe. Et comme il ne lui restait plus à expliquer que les petits portraits de taille-douce qu'il avait trouvés dans le second livre, il n'en chercha plus l'explication après la visite qu'un peintre italien lui rendit dès le lendemain.
      Ce dernier songe, qui n'avait eu rien que de fort doux et de fort agréable, marquait l'avenir selon lui et il n'était que pour ce qui devait lui arriver dans le reste de sa vie. Mais il prit les deux précédents pour des avertissements menaçants touchant sa vie passée qui pouvait n'avoir pas été aussi innocente devant Dieu que devant les hommes. Et il crut que c'était la raison de la terreur et de l'effroi dont ces deux songes étaient accompagnés. Le melon dont on voulait lui faire présent dans le premier songe signifiait, disait-il, les charmes de la solitude, mais présentés par des sollicitations purement humaines. Le vent qui le poussait vers l'église du collège, lorsqu'il avait mal au côté droit, n'était autre chose que le mauvais génie qui tâchait de le jeter par force dans un lieu où son dessein était d'aller volontairement. C'est pourquoi Dieu ne permit pas qu'il avançât plus loin et qu'il se laissât emporter même en un lieu saint par un esprit qu'il n'avait pas envoyé, quoiqu'il fût très persuadé que c’eut été l'esprit de Dieu qui lui avait fait faire les premières démarches vers cette église. L'épouvante dont il fut frappé dans le second songe marquait, à son sens, sa syndérèse, c'est-à-dire les remords de sa conscience touchant les péchés qu'il pouvait avoir commis pendant le cours de sa vie jusqu'alors. La foudre dont il entendit l'éclat était le signal de l'esprit de vérité qui descendait sur lui pour le posséder.
      Cette dernière imagination tenait assurément quelque chose de l'enthousiasme et elle nous porterait volontiers à croire que M. Descartes aurait bu le soir avant que de se coucher. En effet c'était la veille de Saint Martin, au soir de laquelle on avait coutume de faire la débauche au lieu où il était, comme en France. Mais il nous assure qu'il avait passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété, et qu'il y avait trois mois entiers qu'il n'avait bu de vin. Il ajoute que le génie qui excitait en lui l'enthousiasme, dont il se sentait le cerveau échauffé depuis quelques jours, lui avait prédit ces songes avant que de se mettre au lit et que l'esprit humain n'y avait aucune part.
      Quoi qu'il en soit, l'impression qui lui resta de ces agitations lui fit faire le lendemain diverses réflexions sur le parti qu'il devait prendre. L'embarras où il se trouva le fit recourir à Dieu pour le prier de lui faire connaître sa volonté de vouloir l'éclairer et le conduire dans la recherche de la vérité. Il s'adressa ensuite à la sainte Vierge pour lui recommander cette affaire qu'il jugeait la plus importante de sa vie. Et pour tâcher d'intéresser cette bien-heureuse mère de Dieu d'une manière plus pressante, il prit occasion du voyage qu'il méditait en Italie dans peu de jours pour former le vœu d'un pèlerinage à Notre-Dame De Lorette. Son zèle allait encore plus loin et lui fit promettre que, dès qu'il serait à Venise, il se mettrait en chemin par terre pour faire le pèlerinage à pied jusqu'à Lorette, que si ses forces ne pouvaient pas fournir à cette fatigue, il prendrait au moins l'extérieur le plus dévot et le plus humilié qu'il lui serait possible pour s'en acquitter. Il prétendait partir avant la fin de novembre pour ce voyage. Mais il paraît que Dieu disposa de ses moyens d'une autre manière qu'il ne les avait proposés. Il fallut remettre l'accomplissement de son vœu à un autre temps, ayant été obligé de différer son voyage d'Italie pour des raisons que l'on n'a point sues et ne l'ayant entrepris qu'environ quatre ans depuis cette résolution.
      Son enthousiasme le quitta peu de jours après et, quoique son esprit eût repris son assiette  ordinaire et fût rentré dans son premier calme, il n'en devint pas plus décisif sur les résolutions qu'il avait à prendre. 

Crâne de Descartes, Musée de l'homme, Paris
Ce récit dresse un portrait peu cartésien de Descartes lui-même. Si "la découverte de la science admirable fut, selon ce récit, l’œuvre de la journée, non de la nuit" (note de Alquié dans son édition des Œuvres philosophiques de Descartes, Éditions Classiques Garnier, tome 1, p.52), ce sont bien les songes qui confirment Descartes dans son intuition et le poussent à engager sa vie dans la recherche de la vérité. Il est à noter, de plus, que Descartes ne se sépara jamais du récit de ces trois rêves, comme s'il pouvait y retourner constamment comme à la source et à la confirmation de sa vocation. 
Si la recherche de la vérité relève d'un besoin (ou d'un désir), s'agit-il d'une pulsion singulière ou bien d'une caractéristique générale des hommes ? Dans les Olympiques, Descartes considère que son génie particulier (son ingenium) le pousse à rechercher la nature des choses et ainsi à construire une science générale. Au contraire dans son Discours de la méthode, il montre que la raison (ratio), conduite avec ordre, c'est-à-dire avec méthode, peut conduire tout homme à la découverte de la vérité. Cependant, le texte du Discours oscille fréquemment entre ces deux réponses.

lundi 21 janvier 2013

L’art ne fait-il que divertir ?

Nous sommes interrogés tout au long du cours 3 sur les différentes fonctions de l'art. Nous avons vu que si certaines œuvres nous divertissaient, au sens où elles nous amusaient, une authentique œuvre d'art avait le pouvoir de nous détourner de la réalité quotidienne. Mais ne serait-ce pas afin de nous la montrer différemment ? Comme le souligne Bergson dans Le rire, nous sommes des être vivants donc nous avons des besoins et pour cela, il nous faut agir sur la réalité. Nous ne sommes donc sensibles qu'aux seuls aspects de notre environnement qui peuvent nous être utiles. En un sens, nous pouvons dire avec Bergson, que nous ne voyons pas la réalité même, c'est-à-dire en elle-même, pour elle-même. Elle nous est naturellement voilée. Seuls les artistes sont en mesure, en raison selon Bergson, d'un don particulier, d'observer leur environnement de façon plus pure. Quel peut-être ce don ? Ce pouvoir particulier ? Dans le conte "Ehrengarde" (du recueil Les chevaux fantômes), l'auteur Karen Blixen apporte une réponse par le biais d'un personnage, le peintre Cazotte. L'artiste n'est-il pas un séducteur ?
"En accusant un artiste d'être un séducteur, vous ne semblez pas vous apercevoir que vous lui faites le plus grand compliment. L'attitude de l'artiste en face de l'univers est en soi une attitude de séduction. Car qu'est-ce donc que la séduction si ce n'est le pouvoir d'obtenir de l'objet sur lequel notre esprit se concentre avec une peine et une persévérance infinie, la révélation volontaire et passionnée de son essence ? Cet objet parvient ainsi à une beauté supérieure qu'il n'aurait jamais pu atteindre autrement. J'ai séduit de cette manière un vieux pot de terre et deux citrons, et je les ai obligé à me dévoiler leur essence intime, à devenir miens tout en se transformant en objets de beauté et de délectation." 
La nature morte de Claesz ci-dessous, semble parfaitement illustrer ce pouvoir de séduction de l'artiste.

En cela, on  pourrait dire que les œuvres d'art ne nous détournent de la réalité que pour mieux nous y reconduire, nous obligeant à la voir autrement, c'est-à-dire de façon plus authentique, plus pure. On comprend ainsi l'affirmation de Paul Klee : "Lart ne reproduit pas le visible, il rend visible." Les artistes ne seraient-ils pas dés lors les plus à même de nous révéler la réalité ? N'entrent-ils pas alors en concurrence avec les philosophes ? Telle est la raison pour laquelle Platon dans La République (Livre X) considère que les artistes (réalistes qu'il nomme illusionnistes) n'ont pas le droit de cité. Pourtant, Descartes dans Olympiques (un texte de jeunesse datant des années 1618-1620) accorde bien aux poètes un pouvoir de connaissance supérieur à celui des philosophes : " Il peut paraître étonnant que les pensées profondes se rencontrent plutôt dans les écrits des poètes que dans ceux des philosophes. La raison en est que les poètes ont écrit sous l'empire de l'enthousiasme et de la force de l'imagination. Il y a en nous des semences de science comme en un silex des semences de feu ; les philosophes les extraient par raison, les poètes les arrachent par imagination : elles brillent alors davantage. " Cet extrait (qui peut paraître bien peu cartésien) soutient donc que les artistes (ici les poètes) et les philosophes parviennent bien aux connaissances les plus profondes mais par des voies différentes (les philosophes plus cartésiens que Descartes lui-même diraient opposées). L'imagination est ici considérée comme une faculté de connaître. Descartes reviendra dans ces textes ultérieurs sur les pouvoirs de cette faculté (voir Cours La raison et le réel, Séance 1), mais on peut retenir l'idée que les artistes présentent leurs pensées de façon brillante, c'est-à-dire plus séduisante pour les sens et pour la raison elle-même. 
On peut appuyer cette thèse de Descartes sur les poèmes de Francis Ponge (poète français 1899-1988) tirés du recueil Le parti pris des choses. Dans ces poèmes en prose, l'auteur parvient en effet à renouveler notre regard sur les objets techniques de notre quotidien. Si la technique a désenchanté notre monde, la poésie semble capable de ré-enchanter les objets techniques dont nous usons tous les jours, comme le téléphone ou la radio.

L'appareil de téléphone
    
     Lorsqu’un petit rocher, lourd et noir, portant son homard en anicroche, s’établit dans une maison, celle-ci doit subir l’invasion d’un rire aux accès argentins, impérieux et mornes. Sans doute est-ce celui de la mignonne sirène dont les deux seins sont en même temps apparus dans un coin sombre du corridor, et qui produit son appel par la vibration entre les deux d’une petite cerise de nickel, y pendante.

     Aussitôt, le homard frémit sur son socle. Il faut qu’on le décroche : il a quelque chose à dire, on veut être rassuré par votre voix.

   D’autres fois, la provocation vient de vous-même. Quand vous y tente le contraste sensuellement agréable entre la légèreté du combiné et la lourdeur du socle. Quel charme alors d’entendre, aussitôt la crustacé détachée, le bourdonnement gai qui vous annonce prêtes au quelconque caprice de votre oreille les innombrables nervures électriques de toutes les villes du monde !

      Il faut agir le cadran mobile, puis attendre, après avoir pris acte de la sonnerie impérieuse qui perfore votre patient, le fameux déclic qui vous délivre sa plainte, transformée aussitôt en cordiales ou cérémonieuses politesses… Mais ici finit le prodige et commence une banale comédie.
Dali, Téléphone-homard, 1936

La Radio



     Cette boîte vernie ne montre rien qui saille, qu'un bouton à tourner jusqu'au proche déclic, pour qu'au dedans bientôt faiblement se rallument plusieurs petits gratte-ciel d'aluminium, tandis que des brutales vociférations jaillissent qui se disputent notre attention.

      Un petit appareil d'une "sélectivité" merveilleuse !

Ah, comme il est ingénieux de s'être amélioré l'oreille à ce point! Pourquoi ? Pour s'y verser incessamment l'outrage des pires grossièretés.

      Tout le flot de purin de la mélodie mondiale.

     Eh bien, voilà qui est parfait, après tout ! Le fumier, il faut le sortir et le répandre au soleil : une telle inondation parfois fertilise....

      Pourtant, d'un pas pressé, revenons à la boîte pour en finir.

     Fort en honneur dans chaque maison depuis quelques années - au beau milieu du salon, toutes fenêtres ouvertes - la bourdonnante, la radieuse petite boîte à ordures ! 

vendredi 5 octobre 2012

Philosopher conduit-il au bonheur ?


Nous avons vu dans le cours intitulé : Pourquoi philosopher ? que la philosophie permettait de fonder son jugement et donc de se libérer de la tutelle mentale dans laquelle on peut se trouver (et dans laquelle certains veulent nous maintenir...). La philosophie comme exercice de la raison ouvre à la liberté. Elle permet peut-être également de déterminer ce qui peut faire notre bonheur. La philosophie ne rendrait pas heureux mais elle permettrait à celui qui s'y consacre de savoir quoi faire pour le devenir. Telle est l'idée proposée par Descartes dans l'extrait suivant. Il est difficile mais ne vous découragez pas devant le style ancien et pourtant si clair et structuré de l'écriture de Descartes. Les questions qui suivent l'extrait doivent guider votre compréhension.

Descartes, Lettre-Préface aux Principes de la philosophie :

Et outre cela que, pour chaque homme en particulier, il n’est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s’appliquent à cette étude, mais qu’il est incomparablement meilleur de s’y appliquer soi-même ; comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par même moyen de la beauté des couleurs et de la lumière, que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d’un autre ; mais ce dernier est encore meilleur que de les tenir fermés et n’avoir que soi pour se conduire. C’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n’ont que leur corps à conserver, s’occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l’esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m’assure aussi qu’il y en a plusieurs qui n’y manqueraient pas, s’ils avaient espérance d’y réussir, et qu’ils sussent combien ils en sont capables. Il n’y a point d’âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu’elle ne s’en détourne quelquefois pour souhaiter quelque autre plus grand bien, nonobstant qu’elle ignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus, qui ont abondance de santé, d’honneurs, de richesses, ne sont pas plus exempts de ce désir que les autres ; au contraire, je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus d’ardeur après un autre bien, plus souverain que tous ceux qu’ils possèdent. Or, ce souverain bien considéré par la raison naturelle sans la lumière de la foi, n’est autre chose que la connaissance de la vérité par ses premières causes, c’est-à-dire la sagesse, dont la philosophie est l’étude.

Questions :
  1. Quels sont les termes de la comparaison développée par Descartes dans les premières lignes? Pourquoi ne peut-on se contenter d'écouter l'avis des autres?
  2. Qui du plaisir des yeux ou de la satisfaction de la connaissance est supérieur pour Descartes ? Justifiez votre réponse.
  3. Qui est en mesure de philosopher? Citez une phrase montrant qu'il y a pour Descartes un désir inné de philosopher?
  4. Qu'est-ce qui fait la différence des hommes et des animaux?
  5. Que désignent « les lumières de la foi »? Faut-il prendre en compte leur discours?