jeudi 27 février 2014

Peoples and food

A l'occasion de la journée des langues au lycée sur le thème Peoples and food, nous avons évoqué quelques aspects de la réflexion philosophique sur la nourriture. Pour initier cette séance (and to pratice english too), nous avons analysé une chanson de la pianiste et chanteuse de jazz Patricia Barber : Hunger. Vous pouvez la retrouver en vidéo ci-dessous, ainsi que les paroles.


Everything is food, everything is fair game.
The second it's gone is the second I crave
more animal, vegetable, mineral feed,
more fodder, more fuel, more cake and ice cream.
In Scythia, where the pickings are slim,
I'm gorgeous and grateful it's "in" to be thin.
Wan and pale, I court emaciation
in high style and endless mastication.
With cheekbones and ribs that tighten my skin,
wildly attractive and seductive as sin,
the closer you come, the more you want me,
the more you want, the more you want to be free.
There's no slaking of thirst, no quenching of need,
and there's never, ever enough to eat:

When the Gods get even They think of me
While you're fast asleep to your bed I creep
As my breath you breathe as I give you a kiss
As I take my leave I leave you with this
As you wake so you dream of fish fowl and beef
And there's never ever enough to eat

Where inherited wealth meets fine French cuisine
Where oodles of truffles and tarts and terrines
Where gavage is an art and foie gras is fatty
Where quail duck lamb sugar butter and spaghetti
There desire is infectious and fulfillment is lean
And there's never ever enough to eat

does an ocean deny a river?
would a fire spurn the wood it craves
for heat?
like Narcissus and his lover
you can never have the other
you can never turn away
you can never lick the plate
clean

When the coffers are empty in lieu of defeat
I deal my daughter for camembert cheese
Here the story leaves me to my own device
As lips teeth tongue savor self sacrifice
And now the Hunter is prey and the Hungry are meat
And there's never ever enough to eat

Elle s'est inspirée pour écrire cette chanson (comme l'ensemble de son album intitulé Mythologies) des Métamorphoses d'Ovide. Au Livre VIII (781-840), on peut en effet découvrir un démon nommé Faim :


Pour punir le coupable, [Cérès] invente un supplice qui le rendrait digne de pitié, si la pitié était faite pour de pareils forfaits : elle veut le livrer aux tourments de la Faim ; mais ne pouvant aller trouver elle-même la déesse, et les Destins ne permettent pas à Cérès de se rencontrer avec la Faim, elle appelle une nymphe des montagnes, et lui adresse ces paroles :


«Au fond des glaces de la Scythie, il est une solitude désolée, sans moissons, sans arbres et sans fruits ; c'est là qu'habitent le Froid inerte, la Pâleur, la Crainte et la Faim aux entrailles à jeun ; dis-lui qu'elle aille se cacher dans le sein de l'impie, qu'elle résiste à l'abondance de toute chose, et qu'elle triomphe de ma puissance même et de mes secours ; pars, et, si tu t'effraies de la longueur du voyage, prends mon char, prends mes dragons, et que le frein te serve à guider leur vol au-dessus des nuages. L'Oréade monte aussitôt sur le char de la déesse, traverse les airs, arrive dans la Scythie, et arrête ses dragons sur l'affreux sommet du Caucase ; elle cherche la Faim, et l'aperçoit, au milieu d'un champ rempli de pierres, qui s'efforce d'arracher quelques brins d'herbe avec les ongles et les dents ; elle a les cheveux hérissés, les yeux caves, le visage pâle, les lèvres infectes et livides, les dents rongées par la rouille ; à travers sa peau rude, on pourrait voir jusqu'au fond de ses entrailles ; des os décharnés percent la courbe inégale de ses reins ; pour ventre, elle n'en a que la place ; sa poitrine est pendante, et paraît ne tenir qu'à l'épine du dos ; grossis par la maigreur, ses muscles et ses nerfs sont à découvert ; la saillie de ses genoux est énorme, et ses talons s'allongent outre mesure. Sitôt que la Nymphe l'aperçoit, n'osant l'approcher, elle lui dicte du loin les ordres de la déesse. Bien qu'elle s'arrête à peine et qu'elle se tienne éloignée, bien qu'à peine arrivée, elle a cru déjà sentir l'aiguillon de la faim : ramenant aussitôt ses dragons en arrière, elle tourne les rênes du côté de la Thessalie, et remonte dans les airs. La Faim, toujours si contraire à Cérès, s'empresse pourtant d'obéir. Un tourbillon de vent la porte au seuil du palais d'Erisichthon ; elle entre et va droit à sa couche. Il était nuit ; l'impie était plongé dans un profond sommeil ; elle l'enveloppe de ses ailes, lui souffle ses poisons, remplit de son haleine sa bouche, son gosier, sa poitrine, creuse et affame ses entrailles ; sa tâche accomplie, elle quitte un séjour où règne l'abondance, et regagne son désert et son antre stérile. Le doux sommeil caressait encore Erisichthon de ses ailes paisibles. Abusé par un songe, il demande à manger ; sa bouche s'ouvre et se ferme sans cesse ; ses dents se fatiguent sur ses dents, son gosier s'acharne sur des mets imaginaires, et le vide est la seule nourriture qui s'offre à sa voracité. A son réveil, sa faim est une rage qui dévore sa bouche avide et se déchaîne dans le gouffre de ses entrailles. Au même instant, il ordonne que l'air et la terre et les eaux soient dépeuplés pour lui ; au sein de l'abondance, il se plaint de la disette qui l'affame ; les mets chargent sa table, et sans cesse il appelle des mets ; ce qui suffirait à nourrir des villes et des peuples entiers ne saurait lui suffire ; il sent ses désirs croître à mesure que les aliments s'engloutissent dans son sein. Pareil à l'Océan, qui reçoit dans son sein tous les fleuves de la terre, et qui absorbe leurs eaux sans pouvoir apaiser sa soif ; pareil au feu, dont l'insatiable fureur dévore d'innombrables troncs d'arbres, s'augmente par l'abondance même des aliments qu'on lui jette, et, consumant sans cesse, s'irrite en consumant ; l'impie Erisichthon, pendant que les viandes se pressent dans sa bouche, demande d'autres viandes ; chaque morceau qu'il mange allume en lui un nouveau désir, et l'abîme qu'il veut combler ne fait que se creuser davantage. Au fond de ses entrailles, que tourmente la faim, avait déjà disparu son patrimoine sans qu'il eût, ô faim cruelle, émoussé ton aiguillon ni calmé le feu qui brûle sa bouche ! Après avoir dévoré ses richesses, il ne lui restait qu'une fille, digne d'un autre père ; dans sa détresse, il la vend aussi ; mais sa fierté repousse le joug. Un jour, au bord de la mer, elle s'écrie, en étendant les mains au-dessus des eaux : «Sauve-moi de l'esclavage, toi qui m'as ravi l'innocence». C'est en effet Neptune qui la lui avait ravie. Le dieu ne rejette pas sa prière ; sous les yeux mêmes de son maître, qui la suivait, elle change de sexe, revêt les traits d'un homme et le costume d'un pécheur. Son maître la regarde. «Vous, dit-il, qui, armé d'un roseau, suspendez une amorce trompeuse au fer des hameçons, puissiez-vous trouver la mer toujours calme ; puisse le crédule poisson ne sentir votre hameçon qu'après l'avoir mordu. Naguère, sous des vêtements grossiers, et les cheveux en désordre, une nymphe s'est arrêtée sur ce rivage ; je l'ai vue ici moi-même ; pourriez-vous me dire où elle est ? Au-delà je n'aperçois plus la trace de ses pas». Métra reconnaît l'heureuse influence de la protection de Neptune, et, ravie qu'on veuille savoir d'elle ce que Métra est devenue, elle répond : «Pardonnez, qui que vous soyez ; je n'ai pas détourné les yeux du côté du rivage, et les ai tenus constamment fixés sur l'onde ; je n'étais attentif qu'à ma pêche ; pour bannir tous vos doutes, je prends le roi des mers à témoin de ma sincérité ; puisse-t-il favoriser mon dessein, s'il est vrai qu'excepté moi, depuis longtemps, ni homme ni femme n'ont paru sur ce rivage». Sur la foi de ces trompeuses paroles, il s'éloigne en foulant l'arène. Dès qu'il a disparu, la nymphe reprend ses premiers traits ; mais son père, voyant qu'elle peut subir plusieurs métamorphoses, la vend à divers maîtres ; elle devient tour à tour cavale, oiseau, cerf, génisse, sans pouvoir suffire à l'insatiable voracité de son père. Cependant le mal qui le tourmente avait tout dévoré, et n'avait fait que s'irriter davantage ; alors il se déchire lui-même de ses dents meurtrières. Infortuné ! il n'a d'autre pâture que les lambeaux de son corps. Mais pourquoi m'arrêter à des exemples étrangers ? N'ai-je pas moi-même, jeune guerrier, le pouvoir de revêtir différentes formes ? mais le nombre en est limité : tantôt je suis tel que vous me voyez, tantôt je rampe sous la peau d'un serpent ; d'autres fois je marche à la tête d'un troupeau, armé de cornes menaçantes ; ces cornes, je les ai conservées tant que j'ai pu ; maintenant, vous le voyez, le fer en a arraché une de mon front». Et sa voix se perd dans ses gémissements."

Déméter punit Erisichthon en lui envoyant la Faim
Puis nous avons visionné une émission dans laquelle Lévi-Strauss présentait l'un de ses livres : Le cru et le cuit. Vous pouvez la retrouver sur le site de l'INA et compléter votre découverte de ce texte par la lecture d'un article de Lévi-Strauss lui-même intitulé Le triangle culinaire, dans lequel il explique son analyse structuraliste de la nourriture.

Enfin, nous avons pu voir que l'investissement symbolique de la nourriture n'est pas propre aux peuples dits "primitifs", mais qu'il se constate également dans le rapport que l'homme moderne entretient avec certains plats. C'est ce que montre Roland Bartes dans Mythologies en se livrant à une brillante analyse sur « Le bifteck et les frites » :

"Le bifteck participe à la même mythologie sanguine que le vin. C'est le cœur de la viande, c'est la viande à l'état pur, et quiconque en prend, s'assimile la force taurine. De toute évidence, le prestige du bifteck tient à sa quasi-crudité : le sang y est visible, naturel, dense, compact et sécable à la fois ; on imagine bien l'ambroisie antique sous cette espèce de matière lourde qui diminue sous la dent de façon à bien faire sentir dans le même temps sa force d'origine et sa plasticité à s’épancher dans le sang même de l'homme. Le sanguin est la raison d'être du bifteck : les degrés de sa cuisson sont exprimés, non pas en unités caloriques, mais en images de sang ; le bifteck est saignant (rappelant alors le flot artériel de l'animal égorgé), ou bleu (c'est le sang lourd, le sang pléthorique des veines qui est ici suggéré par le violine, état superlatif du rouge). La cuisson, même modérée, ne peut s'exprimer franchement ; à cet état contre nature, il faut un euphémisme : on dit que le bifteck est à point, ce qui est à vrai dire donné plus comme une limite que comme une perfection.

Manger le bifteck saignant représente donc à la fois une nature et une morale. Tous les tempéraments sont censés y trouver leur compte, les sanguins par identité, les nerveux et les lymphatiques par complément. Et de même que le vin devient pour bon nombre d'intellectuels une substance médiumnique qui les conduit vers la force originelle de la nature, de même le bifteck est pour eux un aliment de rachat, grâce auquel ils prosaïsent leur cérébralité et conjurent par le sang et la pulpe molle la sécheresse stérile dont sans cesse on les accuse. La vogue du steak tartare, par exemple, est une opération d'exorcisme contre l'association romantique de la sensibilité et de la maladivité : il y a dans cette préparation tous les états germinants de la matière : la purée sanguine et le glaireux de l'œuf, tout un concert de substances molles et vives, une sorte de compendium significatif des images de la préparturition.

Comme le vin, le bifteck est, en France, élément de base, nationalisé plus encore que socialisé; il figure dans tous les décors de la vie alimentaire : plat, bordé de jaune, semelloïde, dans les restaurants bon marché ; épais, juteux, dans les bistrots spécialisés ; cubique, le cœur tout humecté sous une légère croûte carbonisée, dans la haute cuisine ; il participe à tous les rythmes, au confortable repas bourgeois et au casse- croûte bohème du célibataire ; c'est la nourriture à la fois expéditive et dense ; il accomplit le meilleur rapport possible entre l'économie et l'efficacité, la mythologie et la plasticité de sa consommation.

De plus, c'est un bien français (circonscrit, il est vrai, aujourd'hui par l'invasion des steaks américains). Comme pour le vin, pas de contrainte alimentaire qui ne fasse rêver le Français de bifteck. À peine à l'étranger, la nostalgie s'en déclare, le bifteck est ici paré d'une vertu supplémentaire d'élégance, car dans la complication apparente des cuisines exotiques, c'est une nourriture qui joint, pense-t-on, la succulence à la simplicité. National, il suit la cote des valeurs patriotiques : il les renfloue en temps de guerre, il est la chair même du combattant français, le bien inaliénable qui ne peut passer à l'ennemi que par trahison. Dans un film ancien (Deuxième Bureau contre Kommandantur), la bonne du curé patriote offre à manger à l'espion boche déguisé en clan- destin français : « Ah, c'est vous, Laurent ! Je vais vous donner de mon bifteck. » Et puis, quand l'espion est démasqué : « Et moi qui lui ai donné de mon bifteck ! » Suprême abus de confiance."


Vous pouvez également voir Roland Barthes présentant son ouvrage sur le site de l'INA.

mercredi 19 février 2014

Philosophie indienne

Le programme de philosophie en Terminale est centré sur les penseurs occidentaux, et même européens. Les plus "occidentaux" sont nés en Angleterre : Locke, Hume, Mill, Russell (aucun philosophe américain, à moins de considérer Arendt comme une philosophe américaine). Le plus méridional est Augustin, né dans l'actuelle Algérie. Le plus nordique est le danois Kierkegaard (bien que Descartes ait fait, pour son malheur, le voyage vers la Suède). Le plus oriental semble bien être Épicure nait sur l'île de Samos face à la côte de l'actuelle Turquie.
Bien évidemment, le professeur de philosophie est libre de faire appel dans son cours, afin de traiter les problèmes liés aux notions au programme, à tout texte qu'il juge digne d'intérêt et ce quelle qu'en soit l'origine culturelle. Quand bien même un texte issu de la tradition confucéenne ou bouddhiste ne peut faire l'objet d'un sujet texte au baccalauréat, il peut se révéler tout à fait pertinent dans le cadre d'une dissertation.
La difficulté pour le professeur (et plus encore pour l'élève...) consiste à comprendre des pensées dont les textes, la langue, les concepts sont parfois radicalement différents. Cette excursion de la pensée en terre conceptuelle étrangère est cependant très intéressante et permet peut-être de dégager des structures mentales proprement occidentales. Ne pourrait-on imaginer une géographie de la philosophie ?
Parmi les traditions de pensée les plus riches et les plus anciennes, la philosophie indienne figure en bonne place.

Dans Les nouveaux chemins de la connaissance, Adèle Van Reeth avait consacré au mois de décembre 4 émission aux grands textes et courants de la pensée indienne. Le thème de cette semaine était ainsi présenté :
"Au commencement, il y a l’éternité. Ni début ni origine, mais simplement la Vérité, celle de l’Ordre du monde, qui est transmise grâce au Véda, ce monument littéraire et religieux le plus ancien de la civilisation indienne. Le Véda est une forme de Parole incrée, d’origine non humaine, qui recèle en ses profondeurs l’infini potentiel du Sens, transmises aux mortels de manière orale par des sages inspirés. Qu’y apprend-on ? Qu’une insondable source universelle, une énergie, un souffle, à la fois hors de ce monde et immanent, fournit une réponse àl’énigme de l’être. Il est le réel du réel, l’être de l’étant, diraient certains. Mais il n’est ni un principe, ni une origine, ni un début…et c’est là où les mots nous manquent, c’est là où nous voulons recourir à des termes plus explicites : est-ce un flux ? un souffle ?  comment peut-il ne pas avoir d’origine ?  La suite ne nous aide guère : il faut savoir ce qu’est le dharma, ce que sont les brahamana, les Upanishad, pour pouvoir comprendre la folie épique de la Bhagavadgita et la portée de Bouddha. Et pour finir, en guise non pas de supplément, mais d’apogée : le yoga. Un itinéraire que nous vous proposons cette semaine, à la découverte de la philosophie indienne."
 
La première porte sur les Upanishads, la seconde sur la Bhagavad-Gita, partie centrale du Mahabharata, deux textes fondateurs de la pensée hindoue. Ensuite, la personne et la pensée de Bouddha sont présentées. Enfin, la dernière émission  aborde le yoga, tradition dont les Grecs de l'époque hellénistique, avaient déjà connaissance sous le nom de gymnosophistes. Cliquez sur le thème pour retrouver l'émission.

Evaluation : Difficulté : 5/5 - Public : Etudiants

lundi 17 février 2014

Les ambassadeurs de Holbein

Dans le cours sur L'histoire, nous avons rencontré et analysé le célèbre tableau de Holbein intitulé Les ambassadeurs (reproduction sur le site de la National Gallery de Londres). 
Nous en avions proposé une interprétation en le mettant en parallèle avec un extrait du Sermon sur la Providence de Bossuet (compte-rendu pédagogique sur le site de l'académie d'Amiens)
Une autre lecture, géopolitique peut aussi être proposée en s'appuyant cette fois sur Le Prince de Machiavel. C'est ce que présente cette courte vidéo (9 min), très attentive aux détails du tableau, que je vous invite à regarder.
Evaluation : Difficulté : 2/5 - Public : Lycéen et étudiants

vendredi 31 janvier 2014

Les mathématiques sont-elles le modèle de toute vérité ?

Il peut être intéressant pour répondre à cette question, d'opposer les analyses de Descartes et celle de Russell. 

Pour Descartes en effet, les mathématiques sont le modèle de toute pensée qui se veut rigoureuse dans sa démarche, qui marche sur le sentier étroit de l'évidence pour produire une vérité nécessaire. Dans la seconde partie du  Discours de la méthode (1636), il écrit : 

"Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses, qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s'entre-suivent en même façon et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il était besoin de commencer : car je savais déjà que c'était par les plus simples et les plus aisées à connaître ; et considérant qu'entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques démonstrations, c'est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je ne doutais point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées ; bien que je n'en espérasse aucune autre utilité, sinon qu'elles accoutumeraient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter point de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein, pour cela, de tâcher d'apprendre toutes ces sciences particulières, qu'on nomme communément mathématiques, et voyant qu'encore que leurs objets soient différents, elles ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles n'y considèrent autre chose que les divers rapports ou proportions qui s'y trouvent, je pensai qu'il valait mieux que j'examinasse seulement ces proportions en général, et sans les supposer que dans les sujets qui serviraient à m'en rendre la connaissance plus aisée […].
[...] n'y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu'on en peut savoir ; et que, par exemple, un enfant instruit en l'arithmétique, ayant fait une addition suivant ses règles, se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme qu'il examinait, tout ce que l'esprit humain saurait trouver. Car enfin la méthode qui enseigne à suivre le vrai ordre, et à dénombrer exactement toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux règles d'arithmétique."

Questions d'aide à la lecture :

  1. À quoi Descartes compare-t-il une démonstration ? Expliquez cette image.
  2. Descartes affirme : « Ces longues chaînes de raisons [...] m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses [...] s'entre-suivent en même façon ». Que peut-on déduire de l'emploi de « m'imaginer » ?
  3. Quelles sont les deux conditions garantissant l'accès à la connaissance ? À quelles règles de la méthode cartésienne ces deux conditions renvoient-elles ?
  4. Selon Descartes, quel est l'intérêt de faire des mathématiques ?
  5. D'après cet extrait, quelles sont les caractéristiques d'une démonstration mathématique ?

Au 20e siècle, Russell (1872-1970) affirme quant à lui dans Mysticisme et logique (1918) : "Les mathématiques peuvent être définies comme le domaine dans lequel on ne sait jamais de quoi l’on parle ni si ce que l’on dit est vrai." 
Mais alors, comment pourraient-elles constituer un modèle de vérité ? Il ne faut cependant pas se méprendre sur cette affirmation qui ne constitue pas une critique négative des mathématiques, mais plutôt d'une critique au sens kantien, c'est-à-dire d'une délimitation du pouvoir des mathématiques.

Florence Perrin et Alexis Rosenbaum proposent cette explication : 
"Les énoncés des mathématiques sont en effet formulés en un langage symbolique qui entend éliminer ainsi toute ambiguïté, mais rend les raisonnements exclusivement logiques et, comme on dit, « formels ». Un mathématicien peut ainsi poursuivre des déductions en pensant à un certain triangle rectangle, mais son raisonnement vaudra de toute façon pour une infinité de triangles rectangles et une infinité d’autres objets encore. De fait, il ne saura jamais quelles sont toutes les choses à propos desquelles son raisonnement pourrait s’appliquer ! D’ailleurs, on peut aujourd’hui faire démontrer à un ordinateur des théorèmes simples après lui avoir inséré en mémoire des règles de logique et des axiomes, ces énoncés qui servent de point de départ. L’ordinateur peut donner des résultats sans savoir, et pour cause, de quoi il parle.
Russell ajouterait, par provocation, qu’il n’est sans doute même pas nécessaire qu’il parle de quoi que ce soit. Car le raisonnement lui-même, s’il est cohérent, peut être correct alors qu’il ne s’applique à aucun objet réel donné dans l’expérience. Les mathématiques pures peuvent donc se dispenser d’un lien avec la réalité au sens ordinaire et empirique du terme, pourvu que leurs énoncés soient correctement démontrés. Derrière la boutade, en apparence provocatrice du philosophe anglais, se cache donc une profonde leçon sur la nature de la vérité en mathématiques : pour atteindre leur rigueur sans égal, les mathématiciens ont renoncé en partie à l’idée de vérité entendue comme adéquation à l’expérience et au monde pour se contenter de la validité formelle de leurs raisonnements."

lundi 6 janvier 2014

Philosopher avec Stanley Kubrick


Stanley Kubrick est un réalisateur américain ayant fait des films populaires mais étranges, dans tous les genres cinématographiques : le péplum (Spartacus), le film historique (Barry Lyndon), le film de science-fiction (2001, l'Odyssée de l'espace), le film fantastique (Shining) etc. Ses films sont tous porteurs d'une réflexion sur l'homme et son destin, sur sa place dans le monde mais aussi sur le cinéma et l'image.
Pour comprendre la dimension philosophique de ses œuvres, vous pouvez écouter les 4 émissions qui lui ont été consacrées dans Les nouveaux chemins de la connaissance sur France Culture. Retrouvez l'émission en cliquant sur le titre du film.

     Orange mécanique         Shining                 2001, l'odyssée de l'espace       Barry Lyndon

lundi 23 septembre 2013

Les sciences sont-elles le reflet de la société ?

L'opinion courante veut que les sciences (tout particulièrement les sciences de la matière : la physique, la chimie, l'astronomie, etc.) ne soient le reflet de rien d'autre que de la nature elle-même. Rien de la personne du scientifique ou de la société à laquelle il appartient, ne doit influencer d'une quelconque manière la formulation des théories. Une science n'est science que si elle est pure. Une telle conception semble bien naïve : comment un scientifique pourrait-il être complètement hermétique à lui-même, à la culture qui l'a éduqué et à la société dans laquelle il vit. Quand bien même, il viserait la plus stricte objectivité, est-il en mesure de prendre conscience de ce qui peut l'influencer, voire le déterminer ? Et, plus particulièrement, le mode d'organisation politique de la société dans laquelle il vit, peut-il conduire à une forme particulière de science ?
Telle est la remarque que formule André Pichot dans La naissance de la science, tome 1 Mésopotamie, Égypte : "La démocratie et les lois constitutionnelles [...] donnent à l'homme une place dans la société qui influence la conception qu'il a de sa place dans la nature et donc sa vision générale du monde. La démocratie en donnant à la société ses lois propres (ni naturelles, ni divines), peut incliner à la recherche, pour la nature, d'un ordre qui lui est propre, un ordre naturel, accessible à l'homme, et non plus divin." (p.16) Cette analyse générale est prolongée par Jean-Pierre Vernant dans Mythe et pensée chez les Grecs. Il étudie l'influence de l'organisation politique, y compris d'un point de vue architectural et urbanistique, sur le développement de la science.
"[...] la Grèce présente un phénomène remarquable, on pourrait même dire extraordinaire. Pour la première fois, semble-t-il, dans l'histoire humaine, se dégage un plan plan de la vie sociale qui fait l'objet d'une recherche délibérée, l'une réflexion consciente. Les institutions de la cité n'impliquent pas seulement l'existence d'un domaine « politique », mais aussi d'une « pensée politique ». L’expression qui désigne le domaine politique : τά κοινά, signifie : ce qui est commun à tous, les affaires publiques. Il y a en effet, pour le Grec, dans la vie humaine, deux plans bien séparés : un domaine privé, familial, domestique (ce que les Grecs appellent économie : οίκονομία) et un domaine public qui comprend toutes les décisions d’intérêt commun, tout ce qui fait de la collectivité un groupe uni et solidaire, une « polis » au sens propre. Dans le cadre des institutions de la cité – (cette cité qui surgit précisément entre l’époque d’Hésiode et celle d’Anaximandre) – rien de ce qui appartient au domaine public ne peut plus être réglé par un individu unique, fût-il le roi. Toutes les choses « communes » doivent être l’objet entre ceux qui composent la collectivité politique, d’un libre débat, d’une discussion publique, au grand jour de l’agora, sous forme de discours argumentés. La polis suppose donc un processus de désacralisation et de rationalisation de la vie sociale. Ce n'est plus un roi prêtre qui, par l'observance d'un calendrier religieux, va faire, au nom du groupe et pour le groupe humain, ce qui est à faire, ce sont les hommes qui prennent eux-mêmes en mains leur destin « commun », qui en décident après discussion [...]. pour les citoyens, les affaires de la cité ne peuvent être réglées qu'au terme d'un débat public où chacun peut librement intervenir pour y développer ses arguments. Le logos, instrument de ces débats publics, prend alors un double sens. Il est d'une part la parole, le discours que prononcent les orateurs à l’assemblée ; mais il est aussi la raison, cette faculté d'argumenter qui définit l'homme en tant qu'il n'est pas simplement un animal mais, comme « animal politique », un être raisonnable. [...]
Il me semble que si la cosmologie grecque a pu se libérer de la religion, si le savoir concernant la nature s'est désacralisé, c'est parce que, dans le même temps, la vie sociale s'était elle-même rationalisée, que l'administration de la cité était devenue une activité, pour la plus grande part, profane. Mais il faut aller plus loin. En dehors de la forme rationnelle et positive de l'astronomie, il faut s'interroger sur son contenu et rechercher son origine.
Anaximandre
Comment les Grecs ont-ils formé leur nouvelle image du monde ? Ce qui caractérise, avons nous dit, l'univers d'Anaximandre [philosophe et savant grec 610-546 av. J.-C.], c'est son aspect circulaire, sa sphéricité. Vous savez à quel point le cercle prend aux yeux des Grecs une valeur privilégiée. Ils y voient la forme la plus belle, la plus parfaite. L'astronomie doit rendre raison des apparences, ou suivant la formule traditionnelle « sauver les phénomènes
», en construisant des schémas géométriques où les mouvements de tous les astres se feront suivant des cercles. Or on doit constater que le domaine politique apparait aussi solidaire d'une représentation de l'espace qui met accent, de façon délibérée, sur le cercle et sur le centre, en leur tonnant une signification très définie. On peut dire à cet égard que l'avènement de la cité se marque d'abord par une transformation de l'espace urbain, c'est-à-dire du plan des villes. C'est dans le monde grec, d'abord sans doute dans les colonies, qu'apparait un plan de cité nouveau où toutes les constructions urbaines sont centrées autour d'une place qui s'appelle l'agora. Les Phéniciens sont es commerçants qui, plusieurs siècles avant les Grecs, sillonnent toute la Méditerranée. Les Babyloniens aussi sont des commerçants qui ont mis au point des techniques commerciales et bancaires plus perfectionnées que celles des Grecs. Ni chez les uns, ni chez les autres on ne rencontre d'agora. Pour qu'il y ait une agora il faut un système de vie sociale impliquant, pour toutes les affaires communes, un débat public. C'est pourquoi nous voyons apparaître la place publique seulement dans les villes ioniennes et grecques. L'existence de l'agora est la marque de l'avènement des institutions politiques de la cité."

Vernant conclut alors que "il y a pu y avoir des liens très étroits entre la réorganisation de l'espace social dans le cadre de la cité et la réorganisation de l'espace physique dans les nouvelles conceptions cosmologiques."

dimanche 15 septembre 2013

L'utile est-il complètement étranger au beau ?

Qu'importe qu'une chose utile soit belle, dès lors qu'elle remplit sa fonction, non ? N'est-ce pas en effet ce qu'on attend d'un objet technique : qu'il remplisse la fonction pour laquelle il a été pensé et fabriqué ? La beauté qu'un tel objet peut manifester n'apparait que comme un "supplément d'âme" ou une dimension agréable, mais loin d'être nécessaire. 
Pourtant, il n'y a-t-il pas une beauté propre de l'objet utilitaire ? Plutôt que d'apparaître comme une dimension extérieure et complémentaire à la fonction, cette fonction elle-même ne peut-elle donner naissance à des formes qui soient belles ?
Dans L'esthétique industrielle, Denis Huisman et Georges Patrix voient la Citroën DS19 comme une réponse à cette question.
 "Quand les usines Citroën ont étudié ce modèle de voiture de route, à la fois rapide et économique, en adaptant à des buts pratiques, techniques, les formes extérieures de la carrosserie, ils ont à la fois tenté de donner à la fonction interne de l'automobile (confort des passagers) et aux fonctions externes (moindre résistance à la pénétration dans l'air) une priorité constante sur les détails extérieurs (l'élégance, la ligne, la grâce [...]). Or le miracle s'est produit : cette voiture née de la simple technique, dont la pureté formelle provenait d'un simple accord de la technique avec la structure, de la forme avec la fonction, du bon fonctionnement, de la commodité, de la stabilité et de l'efficacité, s'est trouvée esthétiquement parfaite. Elle allait absolument à contre-courant. Le style des automobiles de l'époque était celui de l'abondance de chromes et des ailerons de requins, des pare-chocs hérissés de bosses, d'une ligne surchargée [...].
C'est ainsi que la bonne forme peut conditionner une beauté inhérente à la matière elle-même. [...] Or, la D.S. répondait à une nécessité. Et l'adaptation s'est faite spontanément, directement de la forme à la fonction, de la nécessité à la construction. En d'autres termes [...] : l'esthétique industrielle n'est pas de l'art plaqué sur l'industrie ni même de l'art appliqué à l'industrie ; bien au contraire, elle se présente comme de l'art impliqué dans l'industrie. Cet art impliqué, c'est le critère de l'esthétique industrielle."